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Vendredi 7 décembre 2007

Comment Renard trouva la boîte aux oublies, et comment Primaut, ordonné prêtre,

voulut sonner les cloches et chanter la messe (chose ce que l'on estima fort étrange).


 
- Voyons, dit-il, ce qu'il y a là dedans.
Il ouvre, trouve plus de cent oublies et les mange toutes à l'exception de deux qu'il garde pliées en double entre ses dents. Il n'eut pas fait vingt pas qu'il aperçut damp Primaut venant à lui d'un pas rapide, comme s'il le reconnaissait.
- Renard, dit-il, sois le bien-venu  !
- Et vous, damp Primaut, Dieu vous garde et vous donne bon jour ! Peut-on savoir d'où votre seigneurie accourt si vite ?
- Je viens du bois où j'ai chassé longtemps sans rien trouver. Mais que portes-tu donc là ?
- De bons et beaux gâteaux d'église ; des oublies
- Des gâteaux ! où les as-tu découverts ?
- Mais apparemment où ils étaient ; ils m'y attendaient, je suppose.
- Ah ! cher ami, partageons, je te prie.
- Je vous les donnes, et je vous les donnerais quand même ils vaudraient cinq cents livres.
Primaut ayant mangé les oublies de grand coeur : -
- Renard, sais-tu que ces gâteaux sont fort bons ? En as-tu d'autres ?
- Non, pour le moment.
-  Eh bien, j'en ai regret ; car, par saint Germain et l'âme de mon père, je sens une faim horrible. Je n'avais rien mangé d'aujourd'hui, et malgré tes oublies, je me sens prêt à défaillir.
-  Prenez, dit Renard, un peu de courage. Vous voyez là-bas ce moutier ? Allons-y, nous y trouverons autant d'oublies que nous voudrons.
- Ah ! cher ami Renard, s'il en était ainsi, j'en serai reconnaissant toute ma vie.
- Laissez-moi faire, et vous allez être content, je le promets sur ma tête. Marchez devant, je suivrai."
Ils courent et bientôt arrivent devant le moutier que desservait le prêtre à la boite d'oublies. La porte était fermée : ils creusent la terre de l'entrée et pratiquent une ouverture.
Les voilà dans l'église. Sur l'autel se trouvaient des oublies recouvertes d'une blanche serviette. Enlever le linge et dévorer les gâteaux fut pour Primaut l'affaire d'un instant.
- En vérité, frère Renard, ces gâteaux me plaisent beaucoup : mais plus j'en ai mangé et plus j'ai souhaité d'en manger encore. Quelle est cette huche, là près ? Ne contiendrait-elle pas quelque bonne chose ? voyons, ouvrons-la.
- Je ne demande pas mieux.
Ils vont à la huche. Primaut, le plus fort et le plus avide, en brise la fermeture : ils y trouvent du pain, du vin et de bonnes viandes.
- Dieu soit loué ! dit Primaut, cela vaut encore mieux que les oublies ; et nous avons de quoi faire un excellent repas. Tiens, Renard, va prendre la nappe de l'autel, étends-la ici et apporte-nous du sel. L'honnête homme que ce prêtre, pour avoir si bien garni la huche ! Voilà tout préparé ; mangeons ce que Dieu nous envoie.
Parlant ainsi, Primaut tirait les provisions. Elles furent posées sur la nappe, et, tranquilles comme dans leur propre demeure, les deux compagnons s'assirent et mangèrent à qui mieux mieux. Mais si Renart ne jouoit pas un mauvais tour à Primaut, il en aurait une honte mortelle.
- Cher ami, dit-il, je suis ravi de vous voir en si bon point. Versez et buvez, nous n'avons personne à craindre.
- Oui, buvons, répond Primaut, il y a du vin pour trois.
Cependant, à force de hausser le bras, la tête de damp Primaut s'embarrasse, et Renard, tout en se ménageant, continuait à l'exciter.
- Cà, disait-il, nous ne faisons rien ; vous buvez à trop petits coups, je ne vous reconnais pas.
- Comment  ! je lampe sans arrêter, répond l'autre en bégayant. fiat-moi raison mon cher, mon bon ami Renard : je veux boire plus que toi.
- Oh ! vous n'y arriverez pas.
- Moi  ? - Songez que j'ai dix coups en avance.
- Ah ! Renard, tu ne dis pas la vérité. Tiens,  prend ! Bois ! Toi mieux boire que moi ! je viderai plutôt les deux coupes à la fois, la tienne et la mienne."
Renard faisait semblant de boire, mais laissait couler le vin dans ses barbes. L'autre n'y voyoit plus rien ; il buvait, buvait toujours, les yeux hors du front, rouges comme deux charbons embrasés. Il n'est pas de rêverie qui ne lui passe par la tête : tantôt il se croit le roi Noble entouré de sa cour, au milieu de son palais ; tantôt il pleure ses vieux méfaits et se déclare le plus grand pêcheur du monde.
- Renard, dit-il, j ai une idée ; Dieu en nous conduisant ici doit avoir eu ses desseins sur nous. Si nous allions à l'autel chanter la messe ? Le missel est ouvert, les robes du prêtre sont à côté. J'ai appris à chanter quand j'étais jeune, et tu vas voir si je l'ai oublié.
- Mais, dit Renard, il faut, avant tout, se garder de sacrilège. Pour chanter à l'autel on doit être prêtre, ou pour le moins clerc couronné .Tu ne l'es pas, Primaut.
- En vérité, tu as raison, Renard. Mais on y pourvoira, on y pour-pour-voi-ra. Ne pourras-tu me faire la couronne qui me manque ? D'ailleurs, on peut renoncer a la messe ; je n'ai pas besoin d'être tonsuré pour dire vigiles et vêpres.
- Non ; mais pourtant il vaudrait mieux te donner tout de suite les Ordres : moi, je puis fort bien le faire, car, au temps passé, j'ai étudié pour être prêtre et je suis au moins diacre. Si donc je trouvais un rasoir, je te couronnerais, je te passerais l'étole au cou et je te déclarerais prêtre, sans avoir besoin de notre saint-père le Pape.
- En attendant, dit Primaut, "rien ne nous empêche de chanter les vêpres."
Les deux amis avancent vers l'autel, Primaut en longeant les murs pour y trouver le point d'appui dont il a grand besoin. Tout en l'accompagnant, Renard regardait de côté et d'autre : derrière l'Autel des pèlerins il avise une armoire, et par bonheur il y trouve un rasoir effilé, un clair bassin de laiton et des ciseaux.
- Voilà, dit-il, tout ce qu'il nous faut ; nous n'avons plus besoin que d'un peu d'eau.
Primaut avait la langue trop embarrassée pour répondre. L'autre cependant reconnu, sous la tour des cloches, la pierre du baptistère, il y puise de l'eau, et revenant à son compagnon :
- Voyez, Primaut , le miracle que Dieu vient de faire pour vous ; regardez cette eau. –
- C'est, dit Primaut, que Dieu prend en gré notre service. Allons ! vite ma couronne. Décidément, je veux chanter la messe."
Il s'étend sur les dalles, et Renard lui tenant d'une main la tête verse de l'autre l'eau du bassin. Primaut supporte tout sans broncher, et Renard profitant de sa bonne volonté lui élargit la couronne jusqu'aux oreilles.
- Ai-je tonsure maintenant ?
- Oui, tu peux la sentir toi-même.
- Me voila donc vrai prêtre ! Allons, tout de suite la messe ! commençons.
- Mais auparavant, il faut sonner les cloches.
- Laisse-moi faire.
Il va aux cloches, saisit les cordes et se met à sonner à glas et à carillon. Renard est pris alors d'une telle envie de rire que la mort de tous ses parents ne la lui aurait pas ôtée. Il se cache comme il peut sous les barbes de son manteau, et lui crie :
- Bon ! bon ! plus fort ! toujours plus fort ! Je crois qu'il n'y a pas un clerc, un marguillier capable de mieux sonner.
- Mais il faut prendre les deux cordes ensemble, les clochettes ne font pas leur office.
- Est-ce mieux comme cela  ?
- Oui, oui ; maintenant à l'autel ! Je vais vous aider à passer l'aube et l'aumusse, la ceinture, le fanon et l'étole. Puis, entre ses dents : Oh ! comme il chantera tout à l’heure autrement ! comme on va lui caresser d'une autre facon les côtes !"
Primaut, la chasuble sur le dos, monte à l'autel, ouvre le missel, tourne et retourne les feuillets ; il pousse des hurlements qu'il regarde comme autant de traits mélodieux. Cependant Renard croyant le moment arrivé de déguerpir, se coule sous la porte par le trou qu'ils avoient pratiqué, rejette la terre qu'ils en avoient enlevée, ferme l'ouverture, et laisse Primaut braire et hurler tout à son aise.
Or, comme on le pense bien, le son des cloches arrive au presbytère. Le prêtre étonné saute à bas de son lit, approche du feu la chandelle qu'il allume, appelle Giles son clerc, son chapelain, et sa femme, se munit d'un levier, prend la clef du moutier, ouvre la porte et s'avance avec inquiétude. La dame s'arme d'un pilon, le chapelain d'un fouet et le clerc d'une massue qui lui donne quelque chose de 1'air et de la démarche d'un énorme limaçon.
Le prêtre fut le premier à distinguer, devant l'autel d'où partaient les cris, un personnage tonsuré, enchasublé, dont il ne peut reconnaître les traits. Il recule, il revient à plusieurs reprises, enfin il s'imagine avoir affaire au diable et se sent pris d'une telle épouvante qu'il en perd connaissance. La prêtresse pousse les hauts cris, et le clerc se sauve dans la ville en criant de toutes ses forces :
- Alarme ! Alarme  ! Les diables sont entrés dans le moutier ! Ils ont tué Monsieur le Curé, et nous avons eu grand peine à nous sauver. 
Les vilains réveillés en sursaut se lèvent, s'habillent et tous se portent vers le moutier.
Il fallait les voir alors : l'un a endossé son haubert de cuir, l'autre a coiffé son vieux chapeau de fer enfumé ; celui-ci a tiré du fumier sa fourche encore humide, celui-là s'est fait accompagner de ses chiens ; d'autres brandissent des épées rouillées, dressent des bâtons, des fléaux, agitent des haches, des massues ; tous enfin se préparent à lutter rien que contre les diables d'enfer. Le prêtre était revenu à lui :
- Oui, mes enfans, leur dit-il, le diable est dans l'église, il faut lui courir sus.
Le bruit de la foule interrompt la messe de Primaut : il se retourne, s'étonne, la peur le prend et le dégrise. Il court au trou, il était fermé ; il revient à l'autel, il va, vient, de plus en plus effrayé. Le prêtre, lui voyant l'oreille basse, le frappe de son levier : furieux, Primaut se jette sur l'agresseur et l'aurait mis en pièces si les vilains lui en avoient laissé le temps. Tous alors le huent, le daubent, lui brisent les reins, lui enlèvent la moitié de l'échine. Le pauvre Primaut fait alors un suprême effort : il mesure des yeux une fenêtre ouverte, fait un élan, l'atteint du premier saut et s'échappe enfin de l'église. Criblé de blessures, il n'a d'autre consolation que les vêtements qu'il emporte, et c'est dans ce costume qu'il gagne le bois et qu'il rend grâces à Dieu de lui avoir conservé la vie.
- Maudit soit le prouvère ! Il me paiera cher un autre jour tous les coups que j'ai reçus ! Je jure Hermengart, ma femme, de ne rien laisser ici, ni vache ni brebis. S' il a demain à chanter messe, qu'il cherche celui qui lui rapportera son étole et son aumusse ; il faudra qu'il emprunte, pour l'office, la jupe de la prêtresse, et qu'il fasse une aube de sa guimpe. Mais Renard ! qu'est-il devenu ? c'est lui pourtant qui me conduisit au moutier, et qui m'a laissé après m'avoir mis dans l'embarra. Ah ! si je le retrouve, je n'irai pas porter ma plainte à la cour du roi Noble, je me ferai justice moi-même et je l'empêcherai d'essayer jamais des tours pareils. Mais j'aurais dû me tenir pour défié, et l'exemple de mon frère Ysengrin pouvait bien me tenir lieu d'avertissement.
Parlant ainsi, il découvre sous un chêne maître Renard qui, l'air contrit, les yeux larmoyants, semblait arrêté pour 1'attendre.
- Ah ! Vous voilà donc enfin, sire Primaut, dit-il, soyez le bienvenu !
- Et moi, dit Primaut, je ne vous salue pas.
- Pourquoi ? Quel mal ai-je donc fait ?
- Vous m'avez laissé seul, et sans m'avertir vous avez fermé la trouée du moutier. Ce n'est pas votre faute si je n ai pas été assommé : il a fallu me défendre contre une centaine d'ennemis acharnés. Méchant nain, roux infâme ! Ah ! Si je ne suis pas le premier, je pourrai bien être le dernier de ceux que vous aurez trahis.
- Sire Primaut, répond Renard d'une voix suppliante, je vous crie merci ; je sais que ans ces lieux écartés, vous pouvez me faire honte et préjudice ; mais j'atteste Hermeline, ma chère femme, Malebranche et Percehaie, mes deux fils, que je ne me souviens pas de vous avoir offensé. Ce n'est pas moi qui ai fermé le pertuis c'est le méchant prouvère. J'eus beau le supplier de s'en défendre, il me rebondit par des menaces, si bien que le voyant prêt à me faire un mauvais parti, je n'eus plus qu'à me sauver par un petit sentier couvert que je connaissais. Je vous attendis sous ce chêne, inquiet de ce que vous alliez devenir, car je prévoyais avec chagrin qu'on vous attaquerait. Telle est la vérité, je sanglotais encore au moment où vous êtes arrivé."
Ces paroles firent tomber la colère de Primaut :
- Allons ! Renard, je veux bien vous croire, et ne garder de rancune que contre le prouvère dont j'emporte au moins, comme vous voyez, l'aube, l'aumusse, la chasuble, le fanon et la ceinture. Il en cherchera d'autres ? Quand il voudra chanter messe à son tour.
- Or, savez-vous, dit Renard, ce qu'il y aurait à faire ?
- Non, je l'ignore.
- Il faudrait demain porter ces vêtements à la foire et les y vendre, fût-ce au prouvère lui-même, s'il s'y présente.
- Voilà qui est bien pensé, dit Primaut ; mais d'abord reposons-nous, car je suis gravement meurtri et harassé. Quand nous aurons bien dormi, nous parlerons de la foire ; nous y porterons les habits, et nous en aurons, j'imagine, un assez bon prix.
- Je le crois comme vous, répondit Renard, et qui sait si nous ne trouverons pas moyen de nous venger de ceux qui vous ont tant maltraité, pour vous punir de votre zèle au service de Dieu.



Certain prêtre, un jour, traversait la plaine, portant devant lui sur sa poitrine une boîte remplie de ces gâteaux légers connus sous le nom d'oublies, que l'on découpait plus tard pour en faire des pains à chanter. Au bout de la plaine étroit une haie : le prêtre en la traversant avait laissé tomber la boîte aux oublies, et ne s'en étroit pas aperçu.Rempart arrive, trouve la boîte et l'emporte à travers champs. Quand il se vit dans Un endroit écarté :
par Spectre publié dans : Contes et légendes communauté : Littérature Jeunesse
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Lundi 3 décembre 2007



Comment Berton le Maire fut trompé par Renart,

et comment Renart fut trompé par Noiret.


Pierre, qui vint au monde à Saint-Cloud, cédant au désir de ses amis, a longtemps veillé pour mettre en vers plusieurs joyeux tours de Renard, ce méchant nain dont tant de bonnes âmes ont eu droit de se plaindre. Si l'on veut faire un peu silence, on pourra trouver ici matière à plus d'un bon enseignement. C'était au mois de mai, temps où monte la fleur sur l'aubépine, où les bois, les prés reverdissent, où les oiseaux disent, nuit et jour, chansons nouvelles. Renard seul n'avait pas toutes ses joies, même dans son château de Maupertuis : il était à la fin de ses ressources ; déjà sa famille, n'ayant plus rien à mettre sous la dent, poussait des cris lamentables, et sa chère Hermeline, nouvellement relevée, était surtout épuisée de besoin. Il se résigna donc à quitter cette retraite ; il partit, en jurant sur les saintes reliques de ne pas revenir sans rapporter au logis d'abondantes provisions.
Il entre dans le bois, laissant à gauche la route frayée ; car les chemins n'ont pas été faits pour son usage. Après mille et mille détours, il descend enfin dans la prairie.
- Ah ! sainte Marie ! dit-il alors, où trouver jamais lieux plus agréables ! C'est le Paradis terrestre ou peu s'en faut : des eaux, des fleurs, des bois, des monts et des prairies. Heureux qui pourrait vivre ici de sa pleine vie, avec une chasse toujours abondante et facile ! Mais les champs les plus verts, les fleurs les plus odorantes n'empêchent pas ce proverbe d'être vrai ; "le besoin fait vielles trotter".
 Renard, en poussant un long gémissement, se remit à la voie. La faim, qui chasse le loup hors du bois, lui donnait des jambes. Il descend, il monte, il épie de tous côtés si d'aventure quelque oiseau, quelque lapin ne vient pas à sa portée. Un sentier conduisait à la ferme voisine ; Renard le suit, résolu de visiter les lieux à ses risques et périls. Le voilà devant la clôture : mais tout en suivant les détours de haies et de sureaux, il dit une oraison pour que Dieu le garde de malencontre, et lui envoie de quoi rendre la joie à sa femme et à toute sa famille.
 Avant d'aller plus loin, il est bon de vous dire que la ferme était au vilain le plus aisé qu'on pût trouver d'ici jusqu'à Troies (j'entends Troies la petite, celle où ne régna jamais le roi Priam). La maison était abondamment pourvue de tout ce qu'il est possible de désirer à la campagne : bœufs et vaches, brebis et moutons ; des gelines, des chapons, des oeufs, du fromage et du lait. Heureux Renard, s'il peut trouver le moyen d'y entrer !
Mais c'était là le difficile. La maison, la cour et les jardins, tout était fermé de pieux longs, aigus et solides, protégés eux-mêmes par un fossé rempli d'eau. Je n'ai pas besoin d'ajouter que les jardins étaient ombragés d'arbres chargés des plus beaux fruits ; ce n'était pas là ce qui éveillait l'attention de Renard.
Le vilain avait nom Bertaud ou Berton le Maire ; homme assez peu subtil, très-avare et surtout désireux d'accroître sa chevance. Plutôt que de manger une de ses gelines, il eût laissé couper ses grenons, et jamais aucun de ses nombreux chapons n'avait couru le danger d'entrer dans sa marmite. Mais il en envoyait chaque semaine un certain nombre au marché. Pour Renard il avait des idées toutes différentes sur le bon usage des chapons et des gelines ; et s'il entre dans la ferme, on peut être sûr qu'il voudra juger par lui-même du goût plus ou moins exquis de ces belles pensionnaires.
De bonheur pour lui, Berton était, ce jour-là, seul à la maison. Sa femme venait de partir pour aller vendre son fil à la ville, et les garçons étaient dispersés dans les champs, chacun à son ouvrage. Renard, parvenu au pied des haies par un étroit sentier qui séparait deux blés, aperçut tout d'abord, en plein soleil, nombre chapons, et Noiret tout au milieu, clignant les yeux d'un air indolent, tandis que près de lui, gelines et poussins grattaient à qui mieux mieux la paille amassée derrière un buisson d'épines. Quel irritant aiguillon pour la faim qui le tourmentait ! Mais ici l'adresse et l'invention servaient de peu : il va, vient, fait et refait le tour des haies, nulle part la moindre trouée. A la fin, cependant, il remarque un pieu moins solidement tenu et comme pourri de vieillesse, près d'un sillon qui servait à l'écoulement des eaux grossies par les pluies d'orage. Il s'élance, franchit le ruisseau, se coule dans la haie, s'arrête, et déjà ses barbes frissonnent de plaisir à l'idée de la chair savoureuse d'un gros chapon qu'il avise. Immobile, aplati sous une tige épineuse, il guette le moment, il écoute. Cependant Noiret, dans toutes les joies de la confiance, se carre dans le jardin, appelle ses gelines, les flatte ou les gourmande, et se rapprochant de l'endroit où Renard se tient caché, il y commence à gratter. Tout à coup Renard paraît et s'élance ; il croit le saisir, mais il manque son coup. Noiret se jette vivement de côté, vole, saute et court en poussant des cris de détresse. Berton l'entend ; il sort du logis, cherche d'où vient le tumulte, et reconnaît bientôt le goupil à la poursuite de son coq. 
-     Ah ! c'est vous, maître larron ! vous allez avoir affaire à moi. 
Il rentre alors à la maison, pour prendre non pas une arme tranchante (il sait qu'un vilain n'a pas droit d'en faire usage contre une bête fauve), mais un filet enfumé, tressé je crois par le diable, tant le réseau en était habilement travaillé. C'est ainsi qu'il compte prendre le malfaiteur. Renard voit le danger et se blottit sous une grosse tête de chou Berton, qui n'avait chassé ni volé de sa vie, se contente d'étendre les rets en travers sur la plate-bande, en criant le plus haut qu'il peut, pour mieux effrayer Renard
Ah ! le voleur, ah ! le glouton ! nous le tenons enfin !
Et ce disant, il frappait d'un bâton sur les choux, si bien que Renard, ainsi traqué, prend le parti de sauter d'un grand élan ; mais où  ? en plein filet. Sa position devient de plus en plus mauvaise : le réseau le serre, l'enveloppe ; il est pris par les pieds, par le ventre, par le cou. Plus il se démène, plus il s'enlace et s'entortille. Le vilain jouit de son supplice :
 -     Ah ! Renard, ton jugement est rendu, te voilà condamné sans rémission.
Et pour commencer la justice, Berton lève le pied qu'il vient poser sur la gorge du prisonnier. Renard prend son temps ; il saisit le talon, serre les dents, et les cris aigus de Berton lui servent de première vengeance. La douleur de la morsure fut même assez grande pour faire tomber le vilain sans connaissance ; mais revenu bientôt à lui, il fait de grands efforts pour se dégager ; il lève les poings, frappe sur le dos, les oreilles et le cou de Renard qui se défend comme il peut sans pour cela desserrer les dents. Il fait plus : d'un mouvement habile, il arrête au passage la main droite de Berton, qu'il réunit au talon déjà conquis. Pauvre Berton, que venois-tu faire contre Renard ! Pourquoi ne pas lui avoir laissé coq, chapons et gelines ! N'était-ce pas assez de l'avoir pris au filet ?  "Tant gratte la chêvre, que mal agis",c'est un sage proverbe dont tu aurais bien dû te souvenir plus tôt.,c'est un sage proverbe dont tu aurais bien dû te souvenir plus tôt.
Ainsi devenu maître du talon et du pied, Renard change de gamme, et prenant les airs vainqueurs :
- Par la foi que j'ai donnée à ma mie, tu es un vilain-mort. Ne compte pas te racheter ; je n'en prendrais pas le trésor de l'empereur ; tu es là mieux enfermé que Charlemagne ne l'était dans Lançon.
Rien ne peut alors se comparer à l'effroi, au désespoir du vilain. Il pleure des yeux, il soupire du cœurs, il crie merci du ton le plus pitoyable.
- Ah ! pitié, sire Renard, pitié au nom de Dieu ! Ordonnez, dites ce que vous attendez de moi, j'obéirai ; voulez-vous me recevoir pour votre homme, le reste de ma vie ? Voulez-vous....
- Non, vilain, je ne veux rien : tout à l'heure tu m'accablais d'injures, tu jurais de n'avoir de moi merci : c'est mon tour à présent ; par saint Paul ! c'est toi dont on va faire justice, méchant larron ! je te tiens et je te garde, j'en prends à témoin saint Julien, qui te punira de m'avoir si mal molesté.
- Monseigneur Renard, reprend le vilain en sanglotant, soyez envers moi miséricordieux : ne me faites pas du pis que vous pourriez. Je le sais, j'ai mépris envers vous, je m'en accuse humblement. Décidez de l'amende et je l'acquitterai. Recevez-moi comme votre homme, comme votre serf ; prenez ma femme et tout ce qui m'appartient. La composition n'en vaut-elle la peine ? Dans mon logis, vous trouverez tout à souhait, tout est à vous : je n'aurai jamais pièce dont vous ne receviez la dîme ; n'est-ce rien que d'avoir à son service un homme qui peut disposer de tant de choses ! 
Il faut le dire ici, à l'éloge de damp Renard, quand il entendit le vilain prier et pleurer pour avoir voulu défendre son coq, il se sentit ému d'une douce pitié.
- Allons ; vilain, lui dit-il, tais-toi, ne pleure plus. Cette fois on pourra te pardonner ; mais que jamais tu n'y reviennes, car alors je ne veux revoir ni ma femme ni mes enfants si tu échappes à ma justice. Avant de retirer ta main et ton pied, tu vas prendre l'engagement de ne rien faire jamais contre moi. Puis, aussitôt lâché, tu feras acte d'hommage et mettras en abandon tout ce que tu possèdes.
- Je m'y accorde de grand cœurs, dit le vilain, et le Saint-Esprit me soit garant que je serai trouvé loyal en toute occasion.
Berton parlait sincèrement ; car au fond, malgré son avarice, il était prud'homme ; on pouvait croire en lui comme en un prêtre.
-     J'ai, lui dit Renard, confiance en toi ; je sais que tu as renom de prud’homie. 
Il lui rend alors la liberté, et le premier usage que Berton en fait, c'est de se jeter aux genoux de Renard, d'arroser sa pelisse de ses larmes, d'étendre la main délivrée vers le moutier le plus voisin, en prononçant le serment de l'hommage dans la forme accoutumée. 
- Maintenant , dit Renard, et avant tout, débarrasse-moi de ton odieux filet.
Le vilain obéit. Renard est redevenu libre.
 - Puisque tu es désormais tenu de faire mon bon vouloir, je vais sur-le-champ te mettre à l'épreuve. Tu sais ce beau Noiret que j ai guetté toute la journée, il faut que tu me l'apportes ; je mets à ce prix mon amitié pour toi et ton affranchissement de l'hommage que tu as prononcé.
- Ah ! Monseigneur, répondit Berton, pourquoi ne demandez-vous pas mieux  ? Mon coq est dur et coriace, il a plus de deux ans. Je vous propose en échange trois tendres poulets, dont les chairs et les os seront assurément moins indignes de vous.
- Non, bel ami, reprend Renard, je n'ai cure de tes poulets ; garde-les et vas me chercher le coq.
Le vilain gémit, ne répondit pas, s'éloigna, courut à Noiret, le chassa, l'atteignit, et le ramenant devant Renard :
- Voilà, sire, le Noiret que vous désirez : mais, par saint Mandé, je vous aurais donné plus volontiers mes deux meilleurs chapons. J'aimais beaucoup Noiret : il n'y eut jamais coq plus empressé, plus vigilant auprès de mes gelines ; en revanche, il en était vivement chéri. Mais vous l'avez voulu, monseigneur, je vous le présente.
- C'est bien, Berton, je suis content, et pour le prouver, je te tiens quitte de ton hommage.
- Grand merci, Seigneur Renard, Dieu vous le rende et madame Sainte Marie !
 Berton s'éloigne, et Renart, tenant Noiret entre ses dents, prend le chemin de Maupertuis, joyeux de penser qu'il pourra bientôt partager avec Hermeline, sa bien-aimée, la chair et les os de la pauvre bête. Mais il ne sait pas ce qui lui pend encore à l’œil. En passant sous une voûte qui traversait le chemin d'un autre village, il entend le coq gémir et se plaindre. Renard, assez tendre ce jour-là, lui demande bonnement ce qu'il a tant à pleurer.
- Vous le savez bien, dit le coq ; maudite l'heure où je suis né ! dois-je être ainsi payé de mes services auprès de ce Berton, le plus ingrat des vilains !
- Pour cela, Noiret, dit Renard, tu as tort, et tu devrais montrer plus de courage. Écoute-moi un peu, mon bon Noiret. Le seigneur a-t-il droit de disposer de son serf ? Oui, n'est-ce pas ? Aussi vrai que je suis chrétien, au maître de commander, au serf d'obéir. Le serf doit donner sa vie pour son maître ; bien plus, il ne saurait désirer de meilleure, de plus belle mort. Tu sais bien cela, Noiret, on te l'a cent fois répété. Eh bien  ! sans toi, Berton aurait payé de sa personne : s'il ne t'avait pas eu pour racheter son corps, il serait mort à l'heure qu'il est. Reprends donc courage, ami Noiret : en échange d'une mort belle et glorieuse, tu auras la compagnie des anges, et tu jouiras, pendant l'éternité, de la vue de Dieu lui-même.
- Je le veux bien, sire Renard, répondit Noiret, ce n'est pas la mort qui m'afflige et me révolte ; car après tout, je finirai comme les Croisés, et je suis assuré, comme eux, d'une bonne soudée. Si je me désole, c'est pour les chapons mes bons amis, surtout pour ces chères et belles gelines que vous avez vues le long des haies, et qui seront un jour mangées, sans le même profit pour leurs âmes. Allons ! n'y pensons plus. Mais donnez-moi du courage, damp Renard ; par exemple, vous feriez une bonne oeuvre si vous me disiez une petite chanson pieuse pour m'aider à mieux gagner l'entrée du Paradis. J'oublierais qu'il me faut mourir, et j'en serais mieux reçu parmi les élus.
- N'est-ce que cela, Noiret ? reprend aussitôt Renard, eh ! que ne le disais-tu ! Par la foi que je dois à Hermeline, il ne sera pas dit que tu sois refusé ; écoute plutôt.
Renard se mit alors à entonner une chansonnette nouvelle, à laquelle Noiret semblait prendre grand plaisir. Mais comme il filait un trait prolongé, Noiret fait un mouvement, s'échappe, bat des ailes, et gagne le haut d'un grand orme voisin. Renard le voit, veut l'arrêter : il est déjà trop tard. Il se dresse sur le tronc de l'arbre, saute, et n'en peut atteindre les rameaux.
- Ah ! Noiret, dit-il, cela n'est pas bien : je vois que vous m'avez vilainement gobé.
- Vous le voyez ?, dit Noiret, eh bien ! tout à l'heure vous ne le voyiez pas. Possible, en effet, que vous ayez eu tort de chanter ; aussi, je ne vous demande pas de continuer le même air. Bonjour, damp Renard ! allez vous reposer ; quand vous aurez bien dormi, vous trouverez peut-être une autre proie !
Renard tout confus, ne sait que faire et que résoudre.
- Par sainte Anne ! dit-il, le proverbe est juste : "beau chanter nuit ou ennuie", et le vilain dit avec raison ; "entre la bouche et la cuiller il y a souvent encombre". J'en ai fait l'épreuve. Caton a dit aussi : "à beau manger peu de paroles". Pourquoi ne m'en suis-je pas souvenu !?
Tout en s'éloignant, il murmurait encore :
- Mauvaise et sotte journée ! On dit que je suis habile, et que le bœuf ne saurait labourer comme je sais leurrer ; voilà pourtant un méchant coq qui me donne une leçon de tromperie ! Puisse au moins la chose demeurer secrète, et ne pas aller jusqu'à la Cour ! C‘en serait fait de ma réputation.
par Spectre publié dans : Le cercle des poètes disparuts communauté : Littérature Jeunesse
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