Vendredi 7 décembre 2007
Comment Renard trouva la boîte aux oublies, et comment Primaut, ordonné prêtre,
voulut sonner les cloches et chanter la messe (chose ce que l'on estima fort étrange).
- Voyons, dit-il, ce qu'il y a là dedans.
Il ouvre, trouve plus de cent oublies et les mange toutes à l'exception de deux qu'il garde pliées en double entre ses dents. Il n'eut pas fait vingt pas qu'il
aperçut damp Primaut venant à lui d'un pas rapide, comme s'il le reconnaissait.
- Renard, dit-il, sois le bien-venu !
- Et vous, damp Primaut, Dieu vous garde et vous donne bon jour ! Peut-on savoir d'où votre seigneurie accourt si vite ?
- Je viens du bois où j'ai chassé longtemps sans rien trouver. Mais que portes-tu donc là ?
- De bons et beaux gâteaux d'église ; des oublies
- Des gâteaux ! où les as-tu découverts ?
- Mais apparemment où ils étaient ; ils m'y attendaient, je suppose.
- Ah ! cher ami, partageons, je te prie.
- Je vous les donnes, et je vous les donnerais quand même ils vaudraient cinq cents livres.
Primaut ayant mangé les oublies de grand coeur : -
- Renard, sais-tu que ces gâteaux sont fort bons ? En as-tu d'autres ?
- Non, pour le moment.
- Eh bien, j'en ai regret ; car, par saint Germain et l'âme de mon père, je sens une faim horrible. Je n'avais rien mangé d'aujourd'hui, et malgré tes
oublies, je me sens prêt à défaillir.
- Prenez, dit Renard, un peu de courage. Vous voyez là-bas ce moutier ? Allons-y, nous y trouverons autant d'oublies que nous voudrons.
- Ah ! cher ami Renard, s'il en était ainsi, j'en serai reconnaissant toute ma vie.
- Laissez-moi faire, et vous allez être content, je le promets sur ma tête. Marchez devant, je suivrai."
Ils courent et bientôt arrivent devant le moutier que desservait le prêtre à la boite d'oublies. La porte était fermée : ils creusent la terre de l'entrée et
pratiquent une ouverture.
Les voilà dans l'église. Sur l'autel se trouvaient des oublies recouvertes d'une blanche serviette. Enlever le linge et dévorer les gâteaux fut pour Primaut
l'affaire d'un instant.
- En vérité, frère Renard, ces gâteaux me plaisent beaucoup : mais plus j'en ai mangé et plus j'ai souhaité d'en manger encore. Quelle est cette huche, là
près ? Ne contiendrait-elle pas quelque bonne chose ? voyons, ouvrons-la.
- Je ne demande pas mieux.
Ils vont à la huche. Primaut, le plus fort et le plus avide, en brise la fermeture : ils y trouvent du pain, du vin et de bonnes viandes.
- Dieu soit loué ! dit Primaut, cela vaut encore mieux que les oublies ; et nous avons de quoi faire un excellent repas. Tiens, Renard, va prendre la
nappe de l'autel, étends-la ici et apporte-nous du sel. L'honnête homme que ce prêtre, pour avoir si bien garni la huche ! Voilà tout préparé ; mangeons ce que Dieu nous envoie.
Parlant ainsi, Primaut tirait les provisions. Elles furent posées sur la nappe, et, tranquilles comme dans leur propre demeure, les deux compagnons s'assirent et
mangèrent à qui mieux mieux. Mais si Renart ne jouoit pas un mauvais tour à Primaut, il en aurait une honte mortelle.
- Cher ami, dit-il, je suis ravi de vous voir en si bon point. Versez et buvez, nous n'avons personne à craindre.
- Oui, buvons, répond Primaut, il y a du vin pour trois.
Cependant, à force de hausser le bras, la tête de damp Primaut s'embarrasse, et Renard, tout en se ménageant, continuait à l'exciter.
- Cà, disait-il, nous ne faisons rien ; vous buvez à trop petits coups, je ne vous reconnais pas.
- Comment ! je lampe sans arrêter, répond l'autre en bégayant. fiat-moi raison mon cher, mon bon ami Renard : je veux boire plus que
toi.
- Oh ! vous n'y arriverez pas.
- Moi ? - Songez que j'ai dix coups en avance.
- Ah ! Renard, tu ne dis pas la vérité. Tiens, prend ! Bois ! Toi mieux boire que moi ! je viderai plutôt les deux coupes à la
fois, la tienne et la mienne."
Renard faisait semblant de boire, mais laissait couler le vin dans ses barbes. L'autre n'y voyoit plus rien ; il buvait, buvait toujours, les yeux hors du
front, rouges comme deux charbons embrasés. Il n'est pas de rêverie qui ne lui passe par la tête : tantôt il se croit le roi Noble entouré de sa cour, au milieu de son palais ; tantôt
il pleure ses vieux méfaits et se déclare le plus grand pêcheur du monde.
- Renard, dit-il, j ai une idée ; Dieu en nous conduisant ici doit avoir eu ses desseins sur nous. Si nous allions à l'autel chanter la messe ? Le
missel est ouvert, les robes du prêtre sont à côté. J'ai appris à chanter quand j'étais jeune, et tu vas voir si je l'ai oublié.
- Mais, dit Renard, il faut, avant tout, se garder de sacrilège. Pour chanter à l'autel on doit être prêtre, ou pour le moins clerc couronné .Tu ne l'es pas,
Primaut.
- En vérité, tu as raison, Renard. Mais on y pourvoira, on y pour-pour-voi-ra. Ne pourras-tu me faire la couronne qui me manque ? D'ailleurs, on peut
renoncer a la messe ; je n'ai pas besoin d'être tonsuré pour dire vigiles et vêpres.
- Non ; mais pourtant il vaudrait mieux te donner tout de suite les Ordres : moi, je puis fort bien le faire, car, au temps passé, j'ai étudié pour
être prêtre et je suis au moins diacre. Si donc je trouvais un rasoir, je te couronnerais, je te passerais l'étole au cou et je te déclarerais prêtre, sans avoir besoin de notre saint-père le
Pape.
- En attendant, dit Primaut, "rien ne nous empêche de chanter les vêpres."
Les deux amis avancent vers l'autel, Primaut en longeant les murs pour y trouver le point d'appui dont il a grand besoin. Tout en l'accompagnant, Renard regardait
de côté et d'autre : derrière l'Autel des pèlerins il avise une armoire, et par bonheur il y trouve un rasoir effilé, un clair bassin de laiton et des ciseaux.
- Voilà, dit-il, tout ce qu'il nous faut ; nous n'avons plus besoin que d'un peu d'eau.
Primaut avait la langue trop embarrassée pour répondre. L'autre cependant reconnu, sous la tour des cloches, la pierre du baptistère, il y puise de l'eau, et
revenant à son compagnon :
- Voyez, Primaut , le miracle que Dieu vient de faire pour vous ; regardez cette eau. –
- C'est, dit Primaut, que Dieu prend en gré notre service. Allons ! vite ma couronne. Décidément, je veux chanter la messe."
Il s'étend sur les dalles, et Renard lui tenant d'une main la tête verse de l'autre l'eau du bassin. Primaut supporte tout sans broncher, et Renard profitant de sa
bonne volonté lui élargit la couronne jusqu'aux oreilles.
- Ai-je tonsure maintenant ?
- Oui, tu peux la sentir toi-même.
- Me voila donc vrai prêtre ! Allons, tout de suite la messe ! commençons.
- Mais auparavant, il faut sonner les cloches.
- Laisse-moi faire.
Il va aux cloches, saisit les cordes et se met à sonner à glas et à carillon. Renard est pris alors d'une telle envie de rire que la mort de tous ses parents ne la
lui aurait pas ôtée. Il se cache comme il peut sous les barbes de son manteau, et lui crie :
- Bon ! bon ! plus fort ! toujours plus fort ! Je crois qu'il n'y a pas un clerc, un marguillier capable de mieux sonner.
- Mais il faut prendre les deux cordes ensemble, les clochettes ne font pas leur office.
- Est-ce mieux comme cela ?
- Oui, oui ; maintenant à l'autel ! Je vais vous aider à passer l'aube et l'aumusse, la ceinture, le fanon et l'étole. Puis, entre ses dents :
Oh ! comme il chantera tout à l’heure autrement ! comme on va lui caresser d'une autre facon les côtes !"
Primaut, la chasuble sur le dos, monte à l'autel, ouvre le missel, tourne et retourne les feuillets ; il pousse des hurlements qu'il regarde comme autant de
traits mélodieux. Cependant Renard croyant le moment arrivé de déguerpir, se coule sous la porte par le trou qu'ils avoient pratiqué, rejette la terre qu'ils en avoient enlevée, ferme
l'ouverture, et laisse Primaut braire et hurler tout à son aise.
Or, comme on le pense bien, le son des cloches arrive au presbytère. Le prêtre étonné saute à bas de son lit, approche du feu la chandelle qu'il allume, appelle
Giles son clerc, son chapelain, et sa femme, se munit d'un levier, prend la clef du moutier, ouvre la porte et s'avance avec inquiétude. La dame s'arme d'un pilon, le chapelain d'un fouet et le
clerc d'une massue qui lui donne quelque chose de 1'air et de la démarche d'un énorme limaçon.
Le prêtre fut le premier à distinguer, devant l'autel d'où partaient les cris, un personnage tonsuré, enchasublé, dont il ne peut reconnaître les traits. Il recule,
il revient à plusieurs reprises, enfin il s'imagine avoir affaire au diable et se sent pris d'une telle épouvante qu'il en perd connaissance. La prêtresse pousse les hauts cris, et le clerc se
sauve dans la ville en criant de toutes ses forces :
- Alarme ! Alarme ! Les diables sont entrés dans le moutier ! Ils ont tué Monsieur le Curé, et nous avons eu grand peine à nous
sauver.
Les vilains réveillés en sursaut se lèvent, s'habillent et tous se portent vers le moutier.
Il fallait les voir alors : l'un a endossé son haubert de cuir, l'autre a coiffé son vieux chapeau de fer enfumé ; celui-ci a tiré du fumier sa fourche
encore humide, celui-là s'est fait accompagner de ses chiens ; d'autres brandissent des épées rouillées, dressent des bâtons, des fléaux, agitent des haches, des massues ; tous enfin se
préparent à lutter rien que contre les diables d'enfer. Le prêtre était revenu à lui :
- Oui, mes enfans, leur dit-il, le diable est dans l'église, il faut lui courir sus.
Le bruit de la foule interrompt la messe de Primaut : il se retourne, s'étonne, la peur le prend et le dégrise. Il court au trou, il était fermé ; il
revient à l'autel, il va, vient, de plus en plus effrayé. Le prêtre, lui voyant l'oreille basse, le frappe de son levier : furieux, Primaut se jette sur l'agresseur et l'aurait mis en pièces
si les vilains lui en avoient laissé le temps. Tous alors le huent, le daubent, lui brisent les reins, lui enlèvent la moitié de l'échine. Le pauvre Primaut fait alors un suprême effort : il
mesure des yeux une fenêtre ouverte, fait un élan, l'atteint du premier saut et s'échappe enfin de l'église. Criblé de blessures, il n'a d'autre consolation que les vêtements qu'il emporte, et
c'est dans ce costume qu'il gagne le bois et qu'il rend grâces à Dieu de lui avoir conservé la vie.
- Maudit soit le prouvère ! Il me paiera cher un autre jour tous les coups que j'ai reçus ! Je jure Hermengart, ma femme, de ne rien laisser ici, ni vache
ni brebis. S' il a demain à chanter messe, qu'il cherche celui qui lui rapportera son étole et son aumusse ; il faudra qu'il emprunte, pour l'office, la jupe de la prêtresse, et qu'il fasse
une aube de sa guimpe. Mais Renard ! qu'est-il devenu ? c'est lui pourtant qui me conduisit au moutier, et qui m'a laissé après m'avoir mis dans l'embarra. Ah ! si je le retrouve,
je n'irai pas porter ma plainte à la cour du roi Noble, je me ferai justice moi-même et je l'empêcherai d'essayer jamais des tours pareils. Mais j'aurais dû me tenir pour défié, et l'exemple de
mon frère Ysengrin pouvait bien me tenir lieu d'avertissement.
Parlant ainsi, il découvre sous un chêne maître Renard qui, l'air contrit, les yeux larmoyants, semblait arrêté pour 1'attendre.
- Ah ! Vous voilà donc enfin, sire Primaut, dit-il, soyez le bienvenu !
- Et moi, dit Primaut, je ne vous salue pas.
- Pourquoi ? Quel mal ai-je donc fait ?
- Vous m'avez laissé seul, et sans m'avertir vous avez fermé la trouée du moutier. Ce n'est pas votre faute si je n ai pas été assommé : il a fallu me
défendre contre une centaine d'ennemis acharnés. Méchant nain, roux infâme ! Ah ! Si je ne suis pas le premier, je pourrai bien être le dernier de ceux que vous aurez trahis.
- Sire Primaut, répond Renard d'une voix suppliante, je vous crie merci ; je sais que ans ces lieux écartés, vous pouvez me faire honte et
préjudice ; mais j'atteste Hermeline, ma chère femme, Malebranche et Percehaie, mes deux fils, que je ne me souviens pas de vous avoir offensé. Ce n'est pas moi qui ai fermé le pertuis c'est
le méchant prouvère. J'eus beau le supplier de s'en défendre, il me rebondit par des menaces, si bien que le voyant prêt à me faire un mauvais parti, je n'eus plus qu'à me sauver par un petit
sentier couvert que je connaissais. Je vous attendis sous ce chêne, inquiet de ce que vous alliez devenir, car je prévoyais avec chagrin qu'on vous attaquerait. Telle est la vérité, je sanglotais
encore au moment où vous êtes arrivé."
Ces paroles firent tomber la colère de Primaut :
- Allons ! Renard, je veux bien vous croire, et ne garder de rancune que contre le prouvère dont j'emporte au moins, comme vous voyez, l'aube, l'aumusse, la
chasuble, le fanon et la ceinture. Il en cherchera d'autres ? Quand il voudra chanter messe à son tour.
- Or, savez-vous, dit Renard, ce qu'il y aurait à faire ?
- Non, je l'ignore.
- Il faudrait demain porter ces vêtements à la foire et les y vendre, fût-ce au prouvère lui-même, s'il s'y présente.
- Voilà qui est bien pensé, dit Primaut ; mais d'abord reposons-nous, car je suis gravement meurtri et harassé. Quand nous aurons bien dormi, nous
parlerons de la foire ; nous y porterons les habits, et nous en aurons, j'imagine, un assez bon prix.
- Je le crois comme vous, répondit Renard, et qui sait si nous ne trouverons pas moyen de nous venger de ceux qui vous ont tant maltraité, pour vous punir de votre zèle au service de Dieu.
- Je le crois comme vous, répondit Renard, et qui sait si nous ne trouverons pas moyen de nous venger de ceux qui vous ont tant maltraité, pour vous punir de votre zèle au service de Dieu.
Certain prêtre, un jour, traversait la plaine, portant devant lui sur sa poitrine une boîte remplie de ces gâteaux légers connus sous le nom d'oublies, que l'on découpait plus tard pour en faire des pains à chanter. Au bout de la plaine étroit une haie : le prêtre en la traversant avait laissé tomber la boîte aux oublies, et ne s'en étroit pas aperçu.Rempart arrive, trouve la boîte et l'emporte à travers champs. Quand il se vit dans Un endroit écarté :
par Spectre
publié dans :
Contes et légendes
communauté :
Littérature Jeunesse
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