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Mercredi 14 novembre 2007
Comment Renart entra dans la ferme de Constant Desnois ;
comment il emporta Chantecler et comment il ne le mangea pas.
Un jour, Renard présenta devant un village au milieu des bois, fort et abondamment peuplé de coqs, gelines, jars, oisons et canards. Dans un enclos, messire Constant Desnois, un vilain fortuné, avait sa maison abondamment garnie des meilleures provisions et de viandes fraîches et salées.
D'un côté, des pommes et des poires, et de l'autre, le parc aux bestiaux formé d'une enceinte de pieux de chêne recouverts d'aubépines touffues. C'est là que Constant Desnois tenait ses poules à l'abri de toute surprise. Renard, entré dans l’enclos, s'approche doucement de la clôture.
Mais les épines entrelacées ne lui permettent pas de franchir la palissade mais il entrevoit les poules. Il suit alors leurs mouvements des yeux mais il ne sait comment les rejoindres.
S'il quitte l'endroit où il se tient accroupi, et même si il ose tenter de bondir au-dessus de la barrière, il sera sans aucun doute vu. Pendant ce temps, les poules se jetteront dans les épines, on lui donnera la chasse, on le happera et il n'aura pas le temps d'ôter une plume au moindre poussin. Il a beau se battre les flancs et, pour attirer les poules, baisser le cou ou agiter le bout de sa queue, rien ne lui réussit.
Enfin, dans la clôture, il voit enfin un pieu rompu qui lui promet une entrée facile : il s'élance et tombe dans une plate-bande de choux que messire Constant avait aménagée. Mais le bruit de sa chute avait donné l'éveil aux volatiles ; les poules effrayées se sauvèrent vers les bâtiments. Ce n'était pas pour satisfaire Renard. D'un autre côté, Chantecler le coq revenait d'une reconnaissance dans la haie ; Il vit fuir ses vassales, et ne comprenant rien à leur effroi. Il les rejoint donc la plume abaissée, le col tendu. Alors, d'un ton de reproche et de mécontentement, il fit
- Pourquoi cette hâte à regagner la maison ? Etes-vous folles ?
Pinte, la meilleure tête de la troupe, celle qui pond les plus gros oeufs, se charge de la réponse :
- C'est que nous avons eu bien peur.
- Et de quoi  ? Est-ce au moins de quelque chose ?
- Oui.
- Voyons voir.
- C'est d'une bête des bois qui pouvait nous mettre en mauvais point.
- Allons !, dit le coq, ce n'est rien apparemment, restez, je réponds de tout.
- Oh ! tenez !, cria Pinte, je viens encore de l'apercevoir !
- Vous ?
- Oui ; au moins ai-je vu remuer la haie et trembler les feuilles de chou sous lesquelles il se tient caché.
- Taisez-vous, sotte que vous êtes, dit fièrement Chantecler, comment un renard ou même un putois pourrait-il entrer ici ? La haie n'est-elle pas trop serrée  ? Dormez tranquilles ; après tout, je suis là pour vous défendre.
Chantecler dit, et s'en va gratter un fumier qui semblait l'intéresser vivement. Cependant, les paroles de Pinte lui revenaient en mémoire, et sans savoir ce qui lui pendait au bec, il affichait une tranquillité qu il n'avait pas. Il monte sur la pointe d'un toit, là, un oeil ouvert et l'autre clos, un pied crochu et l'autre droit, il observe et regarde çà et là par intervalles, jusqu'à ce que las de veiller et de chanter, il se laisse involontairement aller au sommeil. Alors il est visité par un songe étrange ; il croit voir un objet qui de la cour s'avance vers lui, et lui cause un frisson mortel. Cet objet lui présentait une pelisse rousse engoulée ou bordée de petites pointes blanches. Il endossait la pelisse fort étroite d'entrée, et, ce qu'il ne comprenait pas, il la revêtait par le collet, si bien qu'en y entrant, il allait donner de la tête vers la naissance de la queue. D'ailleurs, la pelisse avait de la fourrure en dehors, ce qui était tout à fait contre l'usage des pelisses.
Chantecler épouvanté tressaille et se réveille ;
- Saint-Esprit !, dit-il en se signant, défends mon corps de mort et de prison !
Il saute en bas du toit et va rejoindre les poules dispersées sous les buissons de la haie. Il demande Pinte, elle arrive.
 
- Ma chère Pinte, je te l'avoue, je suis inquiet à mon tour.
- Vous voulez vous rire de nous, apparemment, répond la geline, vous êtes comme le chien qui crie avant que la pierre ne le touche. Voyons, que vous est-il arrivé  ?
- Je viens de faire un songe étrange, et vous allez m'en dire votre avis. J'ai cru voir arriver à moi je ne sais quelle chose portant une pelisse rousse, bien taillée sans trace de ciseaux. J'étais contraint à m'en affubler ; la bordure avait la blancheur et la dureté de l'ivoire, la fourrure était en dehors, on me la passait en sens contraire. Et comme j'essayais de m'en débarrasser, je tressaillis et me réveillais. Dites-moi, vous qui êtes sage, ce qu'il faut penser de tout cela ?
- Eh bien tout cela, dit sérieusement Pinte. N'est que songe, et tout songe, dit-on, est mensonge. Cependant je crois deviner ce que le vôtre peut annoncer. L'objet porteur d'une rousse pelisse n'est autre que le goupil, qui voudra vous en affubler. Dans la bordure semblable à des grains d'ivoire, je reconnais les dents blanches dont vous sentirez la solidité. L'encolure si étroite de la pelisse c'est le gosier de la méchante bête ; par elle passerez-vous et pourrez-vous de votre tête toucher la queue dont la fourrure sera en dehors. Voilà le sens de votre songe ; et tout cela pourra bien vous arriver avant midi. N'attendez donc pas, croyez-moi ; lâchons tous le pied, car je vous le répète, il est là, là dans ce buisson, épiant le moment de vous happer.
Mais Chantecler, entièrement réveillé, avait repris sa première confiance.
- Pinte, mon amie, dit-il, voilà de vos terreurs, et votre faiblesse ordinaire. Comment pouvez-vous supposer que moi, je me laisse prendre par une bête cachée dans notre parc ! Vous êtes folle en vérité, et bien fou celui qui s'épouvante d'un rêve.
- Il en sera donc, dit Pinte, ce que Dieu voudra : mais que je n'aie plus la moindre part à vos bonnes grâces, si le songe que vous m'avez raconté demande une autre explication.
- Allons, allons, ma toute belle, dit Chantecler en se rengorgeant, assez de caquet comme cela. 
Et de retourner au tas qu'il se plaisait à gratouiller. Peu de temps après, le sommeil lui avait de nouveau fermé les yeux. Or Renard n'avait rien perdu de l'entretien de Chantecler et de Pinte. Il avait vu avec satisfaction la confiance du coq, et quand il le crut bien rendormi, il fit un mouvement, mit doucement un pas devant l'autre, puis s'élança pour le happer d'un seul bond. Mais si doucement ne put-il avancer que Chantecler ne le devinât, et n'eût le temps de faire un saut et d'éviter l'atteinte, en volant de l'autre côté du fumier. Renard voit avec dépit qu'il a manqué son coup ; et maintenant, le moyen de retenir la proie qui lui échappe ;
- Ah ! mon Dieu, Chantecler, dit-il de sa voix la plus douce, vous vous éloignez comme si vous aviez peur de votre meilleur ami. De grâce, laissez-moi vous dire combien je suis heureux de vous voir si dispos et si agile. Nous sommes cousins germains, vous savez.
Chantecler ne répondit pas, soit qu'il restait défiant, soit que le plaisir de s'entendre louer par un parent qu'il avait méconnu lui ôta la parole. Mais pour montrer qu'il n'avait pas peur, il entonna un brillant sonnet.
- Oui, c'est assez bien chanté, dit Renard, mais vous souvient-il du bon Chanteclin qui vous mit au monde ? Ah ! c'est lui qu'il fallait entendre. Jamais personne de sa race n'en approchera. Il avait, je m'en souviens, la voix si haute, si claire, qu'on l'écoutait une lieue à la ronde, et pour prolonger les sons tout d'une haleine, il lui suffisait d'ouvrir la bouche et de fermer les yeux.
- Cousin, fait alors Chantecler, vous voulez apparemment railler.
- Moi railler un ami, un parent aussi proche ? ah ! Chantecler, vous ne le pensez pas. La vérité c'est que je n'aime rien tant que la bonne musique, et je m'y connais. Vous chanteriez bien si vous vouliez ; clignez seulement un peu de l’œil, et commencez un de vos meilleurs airs.
- Mais d'abord, dit Chantecler, puis-je me fier à vos paroles ? Eloignez-vous un peu, si vous voulez que je chante : vous jugerez mieux, à distance, de l'étendue de mon fausset.
- Soit, dit Renard, en reculant à peine, voyons donc cousin, si vous êtes réellement fils de mon bon oncle Chanteclin.
Le coq, un oeil ouvert l'autre fermé, et toujours un peu sur ses gardes, commence alors un grand air.
- Franchement, dit Renard, cela n'a rien de vraiment remarquable ; mais Chanteclin, ah ! c'était lui : quelle différence ! Dès qu'il avait fermé les yeux, il prolongeait les traits au point qu'on l'entendait bien au delà du poulailler. Franchement, mon pauvre ami, vous n'en approchez pas.
Ces mots piquèrent assez Chantecler pour lui faire oublier tout, afin de se relever dans l'estime de son cousin : il cligna des yeux, il lanca une note qu'il prolongeait à perte d'haleine, quand l'autre croyant le bon moment venu, s'élance comme une flèche, le saisit au col et se met à la fuite avec sa proie. Pinte qui le suivait des yeux, pousse alors un cri des plus aigus.
- Chantecler, je vous l'avais bien dit ; pourquoi ne m'avoir pas crue ! Voilà Renard qui vous emporte. Ah ! pauvre dolente ! Que vais-je devenir, privée de mon époux, de mon seigneur, de tout ce que j'aimais au monde !
Cependant au moment où Renard saisissait le pauvre coq, le jour tombait, et la vieille femme, gardienne de l'enclos, ouvrit la porte du poulaillerr. Elle appelle Pinte, Bise, Roussette ; personne ne répond ; elle lève les yeux, elle voit Renard emportant Chantecler à toutes jambes.
- Holà, Holà !, s'écria-t-elle, au Renard, au voleur ! et les gens de la ferme accourèrent de tous côtés.
-  Qu'y a-t-il ? Pourquoi cette clameur ?
- Holà ! crie de nouveau la vieille, le goupil emporte mon coq.
-  Eh ! pourquoi, méchante vieille, dit Constant Desnois, l'avez-vous laissé faire ?
- Parce qu'il n'a pas voulu m'attendre.
- Il fallait le frapper.
- Avec quoi ?
- De votre quenouille.
- Il courait trop vite : vos chiens bretons ne l'auraient pas rejoint.
- Par où va-t-il ?
- De ce côté ; tenez, le voyez-vous là-bas ?
Renard franchissait alors les haies ; mais les gens l'entendirent tomber de l'autre côté et tout le monde se mit à sa poursuite. Constant Desnois lâche Mauvoisin, son gros dogue. On retrouve la piste, on l'approche, on va l'atteindre. Le Goupil ! le goupil ! Renard n'en courait que plus vite.
- Sire Renard, dit alors le pauvre Chantecler d'une voix entrecoupée, laisserez-vous ainsi gronder par ces vilains ? A votre place je m'en vengerais, et je les gronderais à mon tour. Quand Constant Desnois dira à ses valets  Renard l'emporte , répondez,  Oui, à votre nez, et malgré vous. Cela seul les fera taire.
On l'a dit bien souvent ; il n'est sage qui parfois ne folie. Renard, le trompeur universel, fut ici trompé lui-même, et quand il entendit la voix de Constant Desnois, il prit plaisir à lui répondre :  - Oui, vilains, je prends votre coq, et malgré vous.
 Mais Chantecler, dès qu'il ne sent plus l'étreinte des dents, fait un effort, échappe, bat des ailes, et le voilà sur les hautes branches d'un pommier voisin, tandis que, dépité et surpris, Renard revient sur ses pas et comprend la sottise irréparable qu'il a faite.
-  Ah ! mon beau cousin, lui dit le coq, voilà le moment de réfléchir sur les changements de fortune.
- Maudit soit, dit Renard, la bouche qui s'avise de parler quand elle doit se taire !
-  Oui, reprend Chantecler, voyez-vous, Renard, fou toujours sera qui de rien vous croira : au diable votre beau cousinage ! J'ai vu le moment où j'allois le payer bien cher ; mais pour vous, je vous engage à jouer des jambes, si pourtant vous tenez à votre fourrure.
Renard ne s'amusa pas à répondre. Une fourrée le mit à l'abri des chasseurs. Il s'éloigna l'âme triste et la panse vide, tandis que le coq, longtemps avant le retour des vilains, regagnait joyeusement l'enclos, et rendait par sa présence le calme à tant d'amies que son malheur avait douloureusement affectées .
par Spectre publié dans : Contes et légendes communauté : Littérature Jeunesse
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Jeudi 8 novembre 2007



Renard commençait à se consoler des méchants tours de Chantecler et de Tiecelin quand, sur la branche d'un vieux chêne, il aperçut Mésange qui avait déposé sa couvée dans le tronc de l'arbre. Il la salua le premier.
- J'arrive bien à propos, "commère", descendez je vous prie. J'attends de vous le baiser de paix, et je me suis promis que vous ne le refuseriez pas.
-  A vous, Renard ? dit la mésange. Si vous n'étiez pas ce que vous êtes, c’est à dire un fieffé renard, et si l'on ne connaissait vos vilains tours et vos malices je vous le donnerais bien volontiers. Mais, d'abord, je ne suis pas votre commère.. Si vous le dites, c’est pour ne pas changer vos habitudes en prononçant un mot de vérité.
- Que vous êtes peu charitable, répondit Renard. Votre fils est bien, il me semble, mon filleul par la grâce du saint baptême et, de surcroît, je n'ai jamais mérité de vous déplaire. Mais si je l'avais fait, je ne choisirais pas un jour comme celui-ci pour recommencer. Ecoutez moi ce que j'ais à vous dire…Sire Noble, notre roi, vient de proclamer la paix générale et plaise à Dieu qu'elle soit de longue durée ! Tous les barons l'ont jurée, tous ont promis d'oublier les anciens sujets de querelle. Aussi les petites gens sont dans la joie et l’allégresse. Le temps des disputes est passé, ainsi que celui des procès et des meurtres. Chacun aimera son voisin et chacun pourra dormir tranquille.
- Savez-vous, Seigneur Renard, dit Mésange, que vous dites là de belles choses ? Je veux bien les croire à demi mais cherchez ailleurs qui vous fasse un baiser, ce n'est pas moi qui donnerai l'exemple.
- En vérité, commère, vous poussez la défiance un peu loin et je m'en consolerais si je n'avais juré d'obtenir le baiser de paix de vous comme de tous les autres. Tenez, je fermerai les yeux pendant que vous descendrez m'embrasser.
- S'il en est ainsi, je le veux bien, dit la mésange, voyons vos yeux... sont-ils bien fermés ?
- Oui, fit Renard.
- J'arrive….
Cependant l'oiseau avait garni sa patte d'un petit flocon de mousse qu'il vint déposer sur les barbes de Renard. A peine celui-ci a-t-il senti l'attouchement qu'il fait un bond pour saisir la mésange. Mais ce n'était pas elle et il en fut pour sa honte.
- Ah ! Voilà donc votre paix, votre baiser ! Il ne tient pas à vous que le traité ne soit déjà rompu.
- Eh ! dit Renard, ne voyez-vous pas que je plaisante ? Je voulais voir si vous étiez peureuse. Allons ! recommençons. Tenez, me voici les yeux fermés.
La Mésange, que le jeu commençait à amuser, vole et sautille avec précaution. Mais Renard montra une seconde fois les dents.
- Voyez-vous, lui dit-elle, vous n'y réussirez pas ; je me jetterais plutôt dans le feu que dans vos bras.
- Mon Dieu ! dit Renard, pouvez-vous ainsi trembler au moindre mouvement ! Vous supposez toujours un piége caché. C'était bon avant la paix jurée. Allons ! une troisième fois, c'est .' le vrai compte ; en l'honneur de Sainte Trinité. Je vous le répète.. j'ai promis de vous donner le baiser de paix, je dois le faire ne serait-ce que pour mon petit filleul que j'entends chanter sur l'arbre voisin.  
Renard prêche bien sans doute, mais la mésange fait la sourde oreille et ne quitte plus la branche de chêne. Cependant voici des meneurs de chien et des braconniers, les chiens et les coureurs de l’Abbé, qui s'embatent de leur côté. On entend le son des cors, puis tout à coup une exclamation : le Goupil ! le Goupil !
Renard, à ce cri terrible, oublie la mésange, serre la queue entre les jambes, pour donner moins de prise à la dent des lévriers. Mésange lui dit alors :
- Renard ?! Pourquoi donc vous éloigner ? La paix n'est-elle pas jurée ?
- Jurée, certe oui, répondit Renard, mais non publiée ! Peut-être, ces jeunes chiens ne savent-ils pas encore que leurs maîtres l'ont proclamée !
- Demeurez, de grâce ! je descends pour vous donner le baiser de la paix.
- Hélas le temps presse et il faut que je cours à mes affaires.
par Spectre publié dans : Contes et légendes communauté : Littérature Jeunesse
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