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Vendredi 18 janvier 2008
Comment Tybert prit les soudées de Renart,
et comme il en cuit de s'attaquer à un vieux chat.
(Partie 1)



S’étant échappe de la rencontre avec les veneurs et le Frère convers, Renard avait gagné de larges fossés qu'il connaissait, et les avait mis entre la meute et lui. Mais il avait grand besoin de repos : sa faim, plusieurs fois irritée, n'avait pas été satisfaite.
Il se promettait de prendre une autre fois sa revanche du Corbeau, de la Mésange et surtout de Chantecler quand, au détour d'un vieux chemin, il aperçut Tybert le chat, sans compagnie. Heureux Tybert, sa queue lui suffisait pour exercer son : il la guettait de l'oeil, la poursuivait, la laissait aller et venir, la saisissait au moment où elle y pensait le moins, l'arrêtait entre ses pattes et la couvrait alors de caresses, comme s'il eût craint de l'avoir un peu trop malmenée. Il venait de prendre la pose la plus abandonnée, tour à tour allongeant les griffes et les ramenant dans leur fourreau de velours, fermant les yeux et les entrouvrant d'un air de béatitude, entonnant ce murmure particulier que notre langue ne sait nommer qu'en l'imitant assez mal, et qui semble montrer que le repos parfait du corps, de l'esprit et du coeur peut conduire à l'état le plus doux et le plus désirable. Tout à coup, le voilà tiré de son voluptueux recueillement par la visite la moins attendue. Renard est à quelques pas de lui : Tybert l'a reconnu à sa robe rousse, et se levant alors autant pour se mettre en garde que par un juste sentiment de déférence :
- Sire, dit-il, "soyez le bien-venu !
- Moi, répond brusquement Renard, je ne te salue pas. Je te conseille même de ne pas chercher à me rencontrer, car je ne te vois jamais sans désirer que ce soit pour la dernière fois.
 Tybert ne jugea pas à propos d'essayer une justification ; il se contenta de répondre doucement :
- Mon beau seigneur, je suis désolé d'être si mal en grâce auprès de vous.
Renard cependant n'était pas en état de chercher noise ; car il jeûnait depuis longtemps, et il était harassé de fatigue. Quant à Tybert, il étroit gros et avait séjourné sous de longs grenons argentés et luisants reposaient des dents bien aiguisées ; ses ongles étaient grands, forts et effilés ; d'ailleurs, Renard n'aimait pas les combats à force égale. L'air décidé de Tybert lui ayant fait changer de ton :
- Ecoute- moi : lui dit-il, je veux bien t'annoncer que j'ai entrepris contre mon compère Ysengrin une guerre sérieuse et terrible. J'ai déjà retenu plusieurs vaillants soudoyés ; si tu voulais en augmenter le nombre, tu ne t'en trouverais pas mal, car je prétends lui donner assez de besogne avant d'accepter la moindre trêve. Bien maladroit celui qui ne trouvera pas avec nous l'occasion de gagner un riche butin.
Tybert fut charmé du tour que la conversation avait pris.
- Sire, dit-il, vous pouvez compter sur moi, je ne vous ferai pas défaut. J'ai de mon côté un compte à régler avec Ysengrin, et je ne désire rien tant que son dommage.
L'accord fut bientôt conclu, la foi jurée, et Tybert accepta les soudées de Renard pour une guerre dont il ignorait la cause et qui n'était pas déclarée. Les voilà faisant route chacun sur son cheval (car notre poète fait volontiers voyager ses héros comme nobles gens de guerres) ; en apparence les meilleurs amis du monde, mais au fond disposés à s'aider de la trahison dès que l'occasion s'en présentera.
Tout en chevauchant, Renard avise, au beau milieu de l'ornière qui bordait le bois, un fort collet tendu dans une souche de chêne entr'ouverte. Comme il prenait garde à tout, il l'esquiva ; nais l'espoir lui sourit de voir Tybert moins heureux. Il s'approche de son nouvel homme d'armes et lui jetant un ris :
- Je voudrais bien, mon cher Tybert, lui dit-il, éprouver la force et l'agilité de votre cheval : sans doute on peut le recevoir dans les montres, mais je voudrai en être sûr. Voyez-vous cette ligne étroite qui longe le bois : élancez-vous bride abattue droit devant vous ; l'épreuve sera décisive.
- Volontiers, répond Tybert, qui soudain prend son élan et galope. 
Mais arrivé devant le collet, il le reconnaît à temps recule de deux pas et passe rapidement à côté. Renard le suivit des yeux.
-Ah ! Tybert, votre cheval bronche, il ne garde pas la voie. Arrêtez-vous, et recommençons !
Tybert, qui ne doutait plus de la trahison, ne fait pas de difficulté. Il reprend du champ, pique des deux, arrive une seconde fois devant le collet, et saute une seconde fois par-dessus avec la même légèreté. Renard comprend que sa malice est découverte ; mais sans se déconcerter :
- Vraiment, Tybert, j'avais trop bien jugé de votre cheval : il vaut moins que je ne pensais ; il se cabre, il se détourne, il ne sera pas reçu par le maréchal de mon ost, et vous n'en tirerez pas un grand prix.
Tybert s'excuse du mieux qu'il peut ; mais pendant qu'il offre de faire un troisième essai, voilà deux mâtins qui accourent à toutes jambes et donnent des voix en apercevant Renard. Celui-ci, dans son trouble, oublie le collet dont il se rapproche pour se perdre dans le bois ; mais Tybert, moins effrayé, saisit l'occasion, et simulant une égale terreur, se jette sur Renard qui, pour se retenir, avance le pied gauche justement sur le collet. La clef qui tendait le piége tombe, la large fente se referme, et c'est messire Renard qui se trouve pris. Voilà Tybert au comble de ses voeux ; car il croit être bien sûr que son compagnon ne s'en tirera pas :
- Demeurez, lui dit-il ; demeurez, mon seigneur Renard ; ne vous inquiétez pas de moi, je saurai me réfugier en lieu sûr. Mais ne l'oubliez pas une autre fois : à trompeur, trompeur et demi ; ce n'est pas à Tybert que Renard doit se prendre.
Disant ces mots il s'éloigne, car déjà les chiens étaient acharnés sur Renard. Averti par leurs abois, le vilain accourt qui avait disposé le collet. Il lève sa lourde hache : qu'on juge de l'épouvante de Renard ! Jamais il n'avait vu la mort de si près. Par bonheur, la hache tombe à faux, rouvre le piége, et Renard, délivré par celui qui devait le tuer, prend le large, disparaît dans la forêt sans que les cris du vilain, le glapissement désespéré des chiens soient capables de lui faire tourner la tête. Vainement est-il poursuivi ; il sait leur donner le change et quand il fut délivré de ce danger extrême, il s'étend presque inanimé sur le revers d'un chemin perdu. Peu à peu la douleur des blessures dont il était couvert lui fait reprendre ses esprits : il s'étonne d'avoir pu si longtemps courir, et tout en léchant ses plaies, en étanchant le sang qui en sortait, il se rappelle avec épouvante et dépit la coignée du vilain, le mauvais tour et les railleries de Tybert.


(A suivre)

 
par Spectre publié dans : Contes et légendes communauté : Littérature Jeunesse
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Vendredi 11 janvier 2008

Comment Renard conduisit Primaut dans le lardier du vilain,

et ce qui en résulta pour le vilain et pour lui. 




Primaut, que la faim tourmentait, réveilla Renard avant le point du jour :- Compère, je meurs de faim ! Apprends-moi donc où je pourrai trouver à manger.
Renard se frotte les yeux, réfléchit un moment, puis dit ;
- Si vous tenez à faire un bon repas, Sire loups, il y a près d'ici une maison de ma connaissance qui vous en donnera tous les moyens. Elle appartient à un vilain, possesseur de quatre gros bacons : je sais par où l'on y peut entrer, et si vous voulez je vous y conduirai.
- Si je le veux ?!, dit Primaut, mais tout de suite, je t'en prie. Ne vois-tu pas que je grille d'être en face de ces bacons ?
- Eh bien partons !
Arrivés devant la maison, Renard commence par faire l'examen des portes et des fenêtres : elles étaient toutes closes, et la mesgnie du vilain dormait encore. Renard se souvient d'un jeu qu'il avait fréquemment essayé. Il y avait, du côté opposé à la porte, dans le courtil, une ouverture étroite : il y conduit Primaut, passe le premier et invite à le suivre son ami. Primaut eut toutes les peines du monde à passer ; mais la faim avait effilé son ventre et lui donnait une ardeur singulière ; les voilà dans la maison. Ils arrivent au lardoire, ils découvrent les bacons.
- Maintenant, soyez content, dit Renard ; jamais vous n'aurez plus belle occasion d'apaiser votre faim. 
L'autre, au lieu de répondre, tombe sur les jambons, les dévore et n'en aurait pas même offert à Renard, si celui-ci n'eût pris ses précautions d'avance. Mais comme il n'oublie pas qu'on peut les surprendre, il avertit Primaut de se hâter.
- Je suis prêt à partir, répond l'autre, mais j'ai tant mangé que je marche avec difficulté.
  En effet, sa panse était devenue plus large que son corps n'était long. Clopin-clopant, ils reviennent au pertuis que Renard passa sans trop de peine ; mais il en fut tout autrement de Primaut. Le ventre qu'il rapportait opposait une résistance inattendue.
- Comment faire, dit-il, comment sortir de là ?
- Vous avez quelque chose, frère ?, dit doucement Renard.
- Quelque chose ? J'ai que je ne puis repasser outre !
- Repasser ? Vous voulez rire sans doute ?
- Je te dis, par mes dents, que je ne puis sortir !
- Voyons, essayez d'avancer la tête et de pousser.
 Primaut suit le conseil qu'on lui donne. Renard le prend alors aux oreilles, tire le plus fort qu'il peut, jusqu'à lui mettre le cuir en écharpe. Mais il a beau tirer de haut, de bas, de côté, tout est inutile, le ventre résiste toujours.
- Essayons un autre moyen, dit Renard, car le jour ne tardera guères. Le vilain peut venir et s'il nous trouvait là ... Attendez-moi; je vais chercher à vous tirer de ce mauvais pas.
 Il court au bois tailler une branche dont il fait une hart, et revenant à Primaut.
- Il faut maintenant pousser et tirer de toutes vos forces, car pour rien au monde je ne vous laisserai en pareil danger.
Et ce disant, après avoir passé la hart dans le cou de Primaut, il s'appuie d'un côté à la paroi du mur et tire de l'autre de façon à ce qu'une partie du corps se trouve engagée comme la tête. Il ne cesse de répéter avec componction :
- Seigneur, aidez-nous ! A défaut de quoi faudra-t-il laisser ici mon ami ! Non, assurément, la chose est impossible ! 
Du col au sommet de la tête il enlève et rebrousse la peau du pauvre Primaut ; vaincu par la douleur, le patient jette un long cri. Le vilain s'éveille, sort du lit et voilà qu'il accourt toutes jambes.
- Laisse-moi, laisse-moi, Renard. J'aime mieux essayer de rentrer dans l'enclos pour me défendre du vilain.
Renard ne le fait pas répéter, il s'éloigne, à peu près certain qu'enfin son cher ami ne se tirera pas de là. Primaut eut pourtant la force de débarrasser son avant-corps, comme le vilain arrivait tenant une chandelle d'une main, un tronçon de lance de l'autre. Il essaie d'esquiver le coup, mais il n'y parvint qu'à demi. De bonheur, la chandelle s'éteint. Primaut, dont l'oeil est meilleur que ceux du vilain, en profite pour revenir sur son ennemi et pour le saisir comme il tentait de ranimer les dernières lueurs. Le vilain, violemment mordu vers la partie basse du dos, pousse un long cri de détresse :
- A moi ! bonnes gens ; au secours !
Sa femme l'entend la première ; elle se lève, prend sa quenouille, arrive sur le lieu du combat et s'en vient frapper d'une main débile le cuir du loup. Vains efforts, Primaut garde sa proie. Il fallait alors entendre les clameurs des deux époux.
- Au meurtre ! Au voleur ! On m'étrangle ! On me tue ! Les diables m'emportent !… et cent malédictions.
La femme se décide à ouvrir la porte du courtil, dans l'espoir d'obtenir secours du dehors. Le loup profite de l'occasion, serre les dents, emporte un morceau du gras de la cuisse du vilain et gagne les champs à toutes jambes car le danger lui avait rendu ses forces et son agilité. Il retrouve dans le bois Renard qui, réellement chagrin de le voir, semble l'être des épreuves que son compère vient de subir.
- Allons, dit Primaut, le mal n'est pas aussi grand qu'il pouvait être . je m'en suis tiré ; et si tu veux manger à ton tour, je t'apporte de la chair de vilain ; il n'est rien de tel. Quant à moi, je la préfère à celle du porc.
- Je pense autrement que vous, répond Renard ; par l'amour que je porte à mon fils Malebranche, la chair de vilain, qu'elle soit blanche ou noire, sera toujours de vilain et je n'y voudrais toucher pour rien au monde, je me croirais à jamais souillé.
par Spectre publié dans : Contes et légendes communauté : Littérature Jeunesse
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