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Jeudi 10 janvier 2008
Ou l'on verra comment Renard conduisit son compère à la pêche aux anguilles.



Pendant que Renard est ainsi festoyé dans Maupertuis, que la sage Hermeline (car la dame a jugé convenable d'abandonner son premier nom de Richeut, pour en prendre un autre plus doux et plus seigneurial), qu'Hermeline lui frotte et rafraîchit les jambes, que ses enfants écorchent les anguilles, les taillent, les étendent sur des tablettes de coudrier, et les posent doucement sur la braise. Voilà qu'on entend frapper à la porte. C'est Monseigneur Ysengrin, lequel, ayant chassé tout le jour sans rien prendre, etoit venu d'aventure s'asseoir devant le château de Maupertuis. Bientôt la fumée qui s'échappait du haut des toits frappe son attention, et profitant d'une petite ouverture entre les ais de la porte, il croit voir les deux fils de la maison occupés à retourner de belles côtelettes sur les charbons ardents. Quel spectacle pour un loup mourant de faim et de froid ! Mais il savait le naturel de son compère aussi peu généreux que le sien ; et la porte étant fermée, il demeura quelque temps à lécher ses barbes, en étouffant ses cris de convoitise. Puis il grimpe à la hauteur d'une fenêtre, et ce qu'il y voit confirme ses premières découvertes. Maintenant, comment pénétrer dans ce lieu de délices ? comment décider Renard à ouvrir sa porte ? Il s'accroupit, se relève, tourne et retourne, baille à se démettre la mâchoire, regarde encore, essaie de fermer les yeux ; mais les yeux reviennent d'eux-mêmes plonger dans la salle qui lui est interdite :
- Voyons pourtant, dit-il, essayons de l'émouvoir : Eh ! compère  ! beau neveu Renard ! Je vous apporte bonnes nouvelles ! j'ai hâte de vous les dire. Ouvrez-moi.
Renard reconnut aisément la voix de son oncle, et n'en fut que mieux résolu de faire la sourde oreille.
- Ouvrez donc, beau sire ! disait Ysengrin, ne voulez-vous pas prendre votre part du bonheur commun ?
A la fin, Renard, qui avait son idée, prit le parti de répondre au visiteur.
- Qui êtes-vous, là-haut ?
- Je suis moi.
- Qui vous ?
- Votre compère.
- Ah ! je vous prenais pour un larron.
- Quelle méprise ! c'est moi ; ouvrez.
- Attendez au moins que les Frères soient levés de table.
- Les Frères ? Il y a des moines chez vous ?
- Assurément, ou plutôt de vrais chanoines ; ceux de l'abbaye de Tyron, enfants de saint Benoît, qui m'ont fait la grâce de me recevoir dans leur ordre.
- Nomenidam ! alors, vous m'hébergerez aujourd'hui, n'est-ce pas ? Et vous me donnerez quelque chose à manger  ?
- De tout notre coeur. Mais d'abord répondez. Venez-vous ici en mendiant ?
- Non ; je viens savoir de vos nouvelles. Ouvrez-moi.
- Vous demandez une chose impossible.
- Comment cela ?
- Vous n'êtes pas en état.
- Je suis en état de grand appétit. N'est-ce pas de la viande que je vous vois préparer ?
- Ah ! bel oncle ! vous nous faites injure. Vous savez bien qu'en religion on fait voeu de renoncer à toute oeuvre de chair ?
- Et que mangent-ils donc, vos moines ? Des fromages mous ?
- Non pas précisément ; mais de gros et gras poissons. Notre père saint Benoît recommande même de choisir toujours les meilleurs.
- Voilà du nouveau pour moi. Mais enfin cela ne doit pas vous empêcher de m'ouvrir et de m'accorder gîte pour cette nuit.
- Je le voudrais bien ; par malheur, il faut, pour entrer, être ordonné moine ou hermite. Vous ne 1'êtes pas ; bon soir ! Passez votre chemin.
- Ah ! voilà de méchants moines ; je ne les reconnais pas à leur charité : mais j'entrerai malgré vous. Non ! la porte est trop forte, et la fenêtre est barrée. Compère Renard, vous avez parlé de poisson, je ne connais pas cette viande. Est-elle bonne ? Pourrais-je en avoir un seul morceau, simplement pour en goûter ?
- Très volontiers, et bénie soit notre pêche aux anguilles, si vous en voulez bien manger.
Il prend alors sur la braise deux tronçons parfaitement grillés, mange le premier et porte l'autre à son compère.
- Tenez, bel oncle, approchez ; nos frères vous envoient cela, dans l'espoir que vous serez bientôt des nôtres.
- J'y penserai, cela pourra bien être ; mais pour Dieu ! donnez, en attendant.
- Voici. Eh bien, commentcela vous semble-t-il ?
- Mais c'est le meilleur manger du monde. Quel goût, quelle saveur ! je me sens bien près de ma conversion. Ne pourriez-vous m'en donner un second morceau ?
- Par nos bottes ! Si vous voulez être moine, vous serez bientôt mon supérieur car, je n'en doute pas, avant la Pentecôte, nos frères s'entendront pour vous élire abbé.
- Se pourrait-il ? Oh ! non, vous raillez.
- Non vraiment, par mon chef ! Vous feriez le plus beau rendu du monde, et quand vous aurez passé les draps noirs sur votre pelisse grise....
- Alors, vous me donnerez autant de poisson que je voudrai ?
- Tant que vous voudrez.
- Cela me décide ; faites-moi rogner tout de suite.
- Non pas seulement rogner, mais raser.
- Raser ? Je ne croyais pas qu'on exigeât cela. Qu'on me rase donc !
- Il faut attendre que 1'eau soit un peu chaude, la couronne n'en sera que plus belle. Allons ! Elle est à peu près comme il faut ; ni trop froide ni bouillante. Baissez-vous seulement un peu et passez votre tête par le pertuis que j'ouvre maintenant.
 Ysengrin fait ce qu'on lui dit ; il allonge l'échine, avance la tête, et Renard aussitôt renverse le pot et l'inonde d'eau bouillante.
- Ah  ! s'écrie le pauvre Ysengrin, je suis perdu ! Je suis mort ! au diable la tonsure ! vous la faites trop grande.
Renard, qui riait sous cape.
- Non, compère, on la porte ainsi ; elle est tout au plus de la largeur voulue.
- Cela n'est pas possible.
- Je proteste et j'ajoute que la règle du couvent demande que vous passiez dehors la première nuit en pieuses veilles.
- Si j'avais su tout cela, dit Ysengrin, et surtout comment on rasait les moines, au diable si l'envie m'eût pris de le devenir ! Mais il est trop tard pour s'en dédire. Au moins, me servira-t-on des anguilles ?
- Une journée, dit Renard ; est bientôt passée ; d'ailleurs je vais vous rejoindre pour vous la faire trouver moins longue. 
Cela dit, il sortit par une porte secrète connue de lui seul, et arriva près d'Ysengrin. Tout en parlant de la vie douce et édifiante des moines, il conduisit le nouveau rendu sur le bord d'un vivier.

par Spectre publié dans : Contes et légendes communauté : Littérature Jeunesse
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Mercredi 9 janvier 2008
Comment Berton le Maire fut trompé par Renard,
et comment Renart fut trompé par Noiret
(suite et fin).



Berton parlait sincèrement ; car au fond, malgré son avarice, il était prud'homme ; on pouvait croire en lui comme en un prêtre. 
- J'ai, lui dit Renard, confiance en toi ; je sais que tu as renom de prud’homie. 
 Il lui rend alors la liberté, et le premier usage que Berton en fait, c'est de se jeter aux genoux de Renard, d'arroser sa fourrure de ses larmes, d'étendre la main délivrée vers le moutier le plus voisin, en prononçant le serment de l'hommage dans la forme accoutumée. 
- Maintenant , dit Renard, et avant tout, débarrasse-moi de ton odieux filet. 
Le vilain obéit. Renard est redevenu libre.
- Puisque tu es désormais tenu de faire mon bon vouloir, je vais sur-le-champ te mettre à l'épreuve. Tu sais ce beau Noiret que j ai guetté toute la journée, il faut que tu me l'apportes. Je mets à ce prix mon amitié pour toi et ton affranchissement de l'hommage que tu as prononcé.
- Ah ! Monseigneur, répondit Berton, pourquoi ne demandez-vous pas mieux  ? Mon coq est dur et coriace, il a plus de deux ans. Je vous propose en échange trois tendres poulets, dont les chairs et les os seront assurément moins indignes de vous.
- Non, bel ami, reprend Renard, je n'ai cure de tes poulets ; garde-les et vas me chercher le coq. 
Le vilain gémit, ne répondit pas, s'éloigna, courut à Noiret, le chassa, l'atteignit, et le ramenant devant Renard.
- Voilà, Sire, le Noiret que vous désirez : mais, par saint Mandé, je vous aurais donné plus volontiers mes deux meilleurs chapons. J'aimais beaucoup Noiret : il n'y eut jamais coq plus empressé, plus vigilant auprès de mes gelines ; en revanche, il en était vivement chéri. Mais vous l'avez voulu, monseigneur, je vous le présente.
- C'est bien, Berton, je suis content, et pour le prouver, je te tiens quitte de ton hommage.
- Grand merci, Seigneur Renard, Dieu vous le rende et madame Sainte Marie ! 
Berton s'éloigne, et Renard, tenant Noiret entre ses dents, prend le chemin de Maupertuis, joyeux de penser qu'il pourra bientôt partager avec Hermeline, sa bien-aimée, la chair et les os de la pauvre bête. Mais il ne sait pas ce qui lui pend encore à l’œil. En passant sous une voûte qui traversait le chemin d'un autre village, il entend le coq gémir et se plaindre. Renard, assez tendre ce jour-là, lui demande bonnement ce qu'il a tant à pleurer. 
- Vous le savez bien, dit le coq. Maudite l'heure où je suis né ! dois-je être ainsi payé de mes services auprès de ce Berton, le plus ingrat des vilains !
- Pour cela, Noiret, dit Renard, tu as tort, et tu devrais montrer plus de courage. Écoute-moi un peu, mon bon Noiret. Le seigneur a-t-il droit de disposer de son serf ? Oui, n'est-ce pas ? Aussi vrai que je suis chrétien, au maître de commander, au serf d'obéir. Le serf doit donner sa vie pour son maître ; bien plus, il ne saurait désirer de meilleure, de plus belle mort. Tu sais bien cela, Noiret, on te l'a cent fois répété. Eh bien  ! sans toi, Berton aurait payé de sa personne. S'il ne t'avait pas eu pour racheter son corps, il serait mort à l'heure qu'il est. Reprends donc courage, ami Noiret : en échange d'une mort belle et glorieuse, tu auras la compagnie des anges, et tu jouiras, pendant l'éternité, de la vue de Dieu lui-même.
- Je le veux bien, Sire Renard, répondit Noiret, ce n'est pas la mort qui m'afflige et me révolte ; car après tout, je finirai comme les Croisés, et je suis assuré, comme eux, d'une bonne soudée. Si je me désole, c'est pour les chapons mes bons amis, surtout pour ces chères et belles gelines que vous avez vues le long des haies, et qui seront un jour mangées, sans le même profit pour leurs âmes. Allons ! n'y pensons plus. Mais donnez-moi du courage, Seigneur Renard, par exemple, vous feriez une bonne oeuvre si vous me disiez une petite chanson pieuse pour m'aider à mieux gagner l'entrée du Paradis. J'oublierais qu'il me faut mourir, et j'en serais mieux reçu parmi les élus.
- N'est-ce que cela, Noiret ? reprend aussitôt Renard, eh ! que ne le disais-tu ! Par la foi que je dois à Hermeline, il ne sera pas dit que tu sois refusé, écoute plutôt.
Renard se mit alors à entonner une chansonnette nouvelle, à laquelle Noiret semblait prendre grand plaisir. Mais comme il filait un trait prolongé, Noiret fait un mouvement, s'échappe, bat des ailes, et gagne le haut d'un grand orme voisin. Renard le voit, veut l'arrêter mais il est déjà trop tard. Il se dresse sur le tronc de l'arbre, saute, et n'en peut atteindre les rameaux.
- Ah ! Noiret, dit-il, cela n'est pas bien : je vois que vous m'avez vilainement gobé. Vous le voyez ?, dit Noiret, eh bien ! Tout à l'heure vous ne le voyiez pas. Possible, en effet, que vous ayez eu tort de chanter, aussi, je ne vous demande pas de continuer le même air. Bonjour, Seigneur Renard ! allez vous reposer ; quand vous aurez bien dormi, vous trouverez peut-être une autre proie !
Renard tout confus, ne sait que faire et que résoudre.
- Par sainte Anne ! dit-il, le proverbe est juste ; "beau chanter nuit ou ennuie". Et le vilain dit avec raison ; "entre la bouche et la cuiller il y a souvent encombre". J'en ai fait l'épreuve. Caton a dit aussi ; "à beau manger peu de paroles". Pourquoi ne m'en suis-je pas souvenu !
Tout en s'éloignant, il murmurait encore :
- Mauvaise et sotte journée ! On dit que je suis habile, et que le bœuf ne saurait labourer comme je sais leurrer . Voilà pourtant un méchant coq qui me donne une leçon de tromperie ! Puisse au moins la chose demeurer secrète, et ne pas aller jusqu'à la Cour ! C‘en serait fait de ma réputation.
par Spectre publié dans : Contes et légendes communauté : Littérature Jeunesse
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