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Mardi 8 janvier 2008
Comment Berton le Maire fut trompé par Renard,
et comment Renart fut trompé par Noiret.



Pierre, qui vint au monde à Saint-Cloud, cédant au désir de ses amis, a longtemps veillé pour mettre en vers plusieurs joyeux tours de Renard, ce méchant nain dont tant de bonnes âmes ont eu droit de se plaindre. Si l'on veut faire un peu silence, on pourra trouver ici matière à plus d'un bon enseignement.
C'était au mois de mai, temps où monte la fleur sur l'aubépine, où les bois, les prés reverdissent, où les oiseaux disent, nuit et jour, chansons nouvelles. Renard seul n'avait pas toutes ses joies, même dans son château de Maupertuis : il était à la fin de ses ressources ; déjà sa famille, n'ayant plus rien à mettre sous la dent, poussait des cris lamentables, et sa chère Hermeline, nouvellement relevée, était surtout épuisée de besoin. Il se résigna donc à quitter cette retraite ; il partit, en jurant sur les saintes reliques de ne pas revenir sans rapporter au logis d'abondantes provisions.
Il entre dans le bois, laissant à gauche la route frayée ; car les chemins n'ont pas été faits pour son usage. Après mille et mille détours, il descend enfin dans la prairie.
 - Ah ! sainte Marie ! dit-il alors, où trouver jamais lieux plus agréables ! C'est le Paradis terrestre ou peu s'en faut : des eaux, des fleurs, des bois, des monts et des prairies. Heureux qui pourrait vivre ici de sa pleine vie, avec une chasse toujours abondante et facile ! Mais les champs les plus verts, les fleurs les plus odorantes n'empêchent pas ce proverbe d'être vrai : "le besoin fait vielles trotter". 
Renard, en poussant un long gémissement, se remit à la voie. La faim, qui chasse le loup hors du bois, lui donnait des jambes. Il descend, il monte, il épie de tous côtés si d'aventure quelque oiseau, quelque lapin ne vient pas à sa portée. Un sentier conduisait à la ferme voisine ; Renard le suit, résolu de visiter les lieux à ses risques et périls. Le voilà devant la clôture : mais tout en suivant les détours de haies et de sureaux, il dit une oraison pour que Dieu le garde de malencontre, et lui envoie de quoi rendre la joie à sa femme et à toute sa famille. 
Avant d'aller plus loin, il est bon de vous dire que la ferme était au vilain le plus aisé qu'on pût trouver d'ici jusqu'à Troies (j'entends Troies la petite, celle où ne régna jamais le roi Priam). La maison tenant au plessis était abondamment pourvue de tout ce qu'il est possible de désirer à la campagne : bœufs et vaches, brebis et moutons ; des gelines, des chapons, des oeufs, du fromage et du lait. Heureux Renard, s'il peut trouver le moyen d'y entrer !
Mais c'était là le difficile. La maison, la cour et les jardins, tout était fermé de pieux longs, aigus et solides, protégés eux-mêmes par un fossé rempli d'eau. Je n'ai pas besoin d'ajouter que les jardins étaient ombragés d'arbres chargés des plus beaux fruits ; ce n'était pas là ce qui éveillait l'attention de Renard.
Le vilain avait nom Bertaud ou Berton le Maire ; homme assez peu subtil, très-avare et surtout désireux d'accroître sa chevance. Plutôt que de manger une de ses gelines, il eût laissé couper ses grenons, et jamais aucun de ses nombreux chapons n'avait couru le danger d'entrer dans sa marmite. Mais il en envoyait chaque semaine un certain nombre au marché. Pour Renard il avait des idées toutes différentes sur le bon usage des chapons et des gelines ; et s'il entre dans la ferme, on peut être sûr qu'il voudra juger par lui-même du goût plus ou moins exquis de ces belles pensionnaires.
De bonheur pour lui, Berton était, ce jour-là, seul à la maison. Sa femme venait de partir pour aller vendre son fil à la ville, et les garçons étaient dispersés dans les champs, chacun à son ouvrage. Renard, parvenu au pied des haies par un étroit sentier qui séparait deux blés, aperçut tout d'abord, en plein soleil, nombre chapons, et Noiret tout au milieu, clignant les yeux d'un air indolent, tandis que près de lui, gelines et poussins grattaient à qui mieux mieux la paille amassée derrière un buisson d'épines. Quel irritant aiguillon pour la faim qui le tourmentait ! Mais ici l'adresse et l'invention servaient de peu : il va, vient, fait et refait le tour des haies, nulle part la moindre trouée. A la fin, cependant, il remarque un pieu moins solidement tenu et comme pourri de vieillesse, près d'un sillon qui servait à l'écoulement des eaux grossies par les pluies d'orage. Il s'élance, franchit le ruisseau, se coule dans la haie, s'arrête, et déjà ses barbes frissonnent de plaisir à l'idée de la chair savoureuse d'un gros chapon qu'il avise. Immobile, aplati sous une tige épineuse, il guette le moment, il écoute. Cependant Noiret, dans toutes les joies de la confiance, se carre dans le jardin, appelle ses gelines, les flatte ou les gourmande, et se rapprochant de l'endroit où Renard se tient caché, il y commence à gratter. Tout à coup Renard paraît et s'élance ; il croit le saisir, mais il manque son coup. Noiret se jette vivement de côté, vole, saute et court en poussant des cris de détresse. Berton l'entend ; il sort du logis, cherche d'où vient le tumulte, et reconnaît bientôt le goupil à la poursuite de son coq.
-     Ah ! c'est vous, maître larron ! vous allez avoir affaire à moi.
Il rentre alors à la maison, pour prendre non pas une arme tranchante (il sait qu'un vilain n'a pas droit d'en faire usage contre une bête fauve), mais un filet enfumé, tressé je crois par le diable, tant le réseau en était habilement travaillé. C'est ainsi qu'il compte prendre le malfaiteur. Renard voit le danger et se blottit sous une grosse tête de chou Berton, qui n'avait chassé ni volé de sa vie, se contente d'étendre les rets en travers sur la plate-bande, en criant le plus haut qu'il peut, pour mieux effrayer Renard
- Ah ! le voleur, ah ! le glouton ! nous le tenons enfin !
Et ce disant, il frappait d'un bâton sur les choux, si bien que Renard, ainsi traqué, prend le parti de sauter d'un grand élan ; mais où  ? en plein filet. Sa position devient de plus en plus mauvaise : le réseau le serre, l'enveloppe ; il est pris par les pieds, par le ventre, par le cou. Plus il se démène, plus il s'enlace et s'entortille. Le vilain jouit de son supplice. 
- Ah ! Renard, ton jugement est rendu, te voilà condamné sans rémission. 
Et pour commencer la justice, Berton lève le pied qu'il vient poser sur la gorge du prisonnier. Renard prend son temps ; il saisit le talon, serre les dents, et les cris aigus de Berton lui servent de première vengeance. La douleur de la morsure fut même assez grande pour faire tomber le vilain sans connaissance ; mais revenu bientôt à lui, il fait de grands efforts pour se dégager ; il lève les poings, frappe sur le dos, les oreilles et le cou de Renard qui se défend comme il peut sans pour cela desserrer les dents. Il fait plus : d'un mouvement habile, il arrête au passage la main droite de Berton, qu'il réunit au talon déjà conquis.
- Pauvre Berton, que venais-tu faire contre Renard ! Pourquoi ne pas lui avoir laissé coq, chapons et gelines ! N'était-ce pas assez de l'avoir pris au filet ? "Tant gratte la chèvre, que mal agis »,c'est un sage proverbe dont tu aurais bien dû te souvenir plus tôt, c'est un sage proverbe dont tu aurais bien dû te souvenir plus tôt.
Ainsi devenu maître du talon et du pied, Renard change de gamme, et prenant les airs vainqueurs :
- Par la foi que j'ai donnée à ma mie, tu es un vilain-mort. Ne compte pas te racheter ; je n'en prendrais pas le trésor de l'empereur ; tu es là mieux enfermé que Charlemagne ne l'était dans Lançon.
Rien ne peut alors se comparer à l'effroi, au désespoir du vilain. Il pleure des yeux, il soupire du cœurs, il crie merci du ton le plus pitoyable.
- Ah ! pitié, sire Renard, pitié au nom de Dieu ! Ordonnez, dites ce que vous attendez de moi, j'obéirai ; voulez-vous me recevoir pour votre homme, le reste de ma vie ? Voulez-vous....
- Non, vilain, je ne veux rien : tout à l'heure tu m'accablais d'injures, tu jurais de n'avoir de moi merci : c'est mon tour à présent ; par saint Paul ! c'est toi dont on va faire justice, méchant larron ! je te tiens et je te garde, j'en prends à témoin saint Julien, qui te punira de m'avoir si mal molesté.
- Monseigneur Renard, reprend le vilain en sanglotant, soyez envers moi miséricordieux : ne me faites pas du pis que vous pourriez. Je le sais, j'ai mépris envers vous, je m'en accuse humblement. Décidez de l'amende et je l'acquitterai. Recevez-moi comme votre homme, comme votre serf ; prenez ma femme et tout ce qui m'appartient. La composition n'en vaut-elle la peine ? Dans mon logis, vous trouverez tout à souhait, tout est à vous : je n'aurai jamais pièce dont vous ne receviez la dîme ; n'est-ce rien que d'avoir à son service un homme qui peut disposer de tant de choses !
Il faut le dire ici, à l'éloge de seigneur Renard, quand il entendit le vilain prier et pleurer pour avoir voulu défendre son coq, il se sentit ému d'une douce pitié.
- Allons, vilain, lui dit-il, tais-toi, ne pleure plus. Cette fois on pourra te pardonner ; mais que jamais tu n'y reviennes, car alors je ne veux revoir ni ma femme ni mes enfants si tu échappes à ma justice. Avant de retirer ta main et ton pied, tu vas prendre l'engagement de ne rien faire jamais contre moi. Puis, aussitôt lâché, tu feras acte d'hommage et mettras en abandon tout ce que tu possèdes.
- Je m'y soumet de grand cœurs, dit le vilain, et le Saint-Esprit me soit garant que je serai trouvé loyal en toute occasion.

(Partie 1, à suivre...)
 
par Spectre publié dans : Contes et légendes communauté : Littérature Jeunesse
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