Comment Berton le Maire fut trompé par Renard,
et comment Renart fut trompé par Noiret
(suite et fin).

Berton parlait sincèrement ; car au fond, malgré son avarice, il était prud'homme ; on pouvait croire en lui comme en un prêtre.
- J'ai, lui dit Renard, confiance en toi ; je sais que tu as renom de prud’homie.
Il lui rend alors la liberté, et le premier usage que Berton en fait, c'est de se jeter aux genoux de Renard, d'arroser sa fourrure de ses larmes, d'étendre
la main délivrée vers le moutier le plus voisin, en prononçant le serment de l'hommage dans la forme accoutumée.
- Maintenant , dit Renard, et avant tout, débarrasse-moi de ton odieux filet.
Le vilain obéit. Renard est redevenu libre.
- Puisque tu es désormais tenu de faire mon bon vouloir, je vais sur-le-champ te mettre à l'épreuve. Tu sais ce beau Noiret que j ai guetté toute la journée, il faut que tu me l'apportes. Je mets
à ce prix mon amitié pour toi et ton affranchissement de l'hommage que tu as prononcé.
- Ah ! Monseigneur, répondit Berton, pourquoi ne demandez-vous pas mieux ? Mon coq est dur et coriace, il a plus de deux ans. Je vous propose en échange
trois tendres poulets, dont les chairs et les os seront assurément moins indignes de vous.
- Non, bel ami, reprend Renard, je n'ai cure de tes poulets ; garde-les et vas me chercher le coq.
Le vilain gémit, ne répondit pas, s'éloigna, courut à Noiret, le chassa, l'atteignit, et le ramenant devant Renard.
- Voilà, Sire, le Noiret que vous désirez : mais, par saint Mandé, je vous aurais donné plus volontiers mes deux meilleurs chapons. J'aimais beaucoup Noiret : il n'y eut jamais coq plus
empressé, plus vigilant auprès de mes gelines ; en revanche, il en était vivement chéri. Mais vous l'avez voulu, monseigneur, je vous le présente.
- C'est bien, Berton, je suis content, et pour le prouver, je te tiens quitte de ton hommage.
- Grand merci, Seigneur Renard, Dieu vous le rende et madame Sainte Marie !
Berton s'éloigne, et Renard, tenant Noiret entre ses dents, prend le chemin de Maupertuis, joyeux de penser qu'il pourra bientôt partager avec Hermeline, sa
bien-aimée, la chair et les os de la pauvre bête. Mais il ne sait pas ce qui lui pend encore à l’œil. En passant sous une voûte qui traversait le chemin d'un autre village, il entend le coq gémir
et se plaindre. Renard, assez tendre ce jour-là, lui demande bonnement ce qu'il a tant à pleurer.
- Vous le savez bien, dit le coq. Maudite l'heure où je suis né ! dois-je être ainsi payé de mes services auprès de ce Berton, le plus ingrat des
vilains !
- Pour cela, Noiret, dit Renard, tu as tort, et tu devrais montrer plus de courage. Écoute-moi un peu, mon bon Noiret. Le seigneur a-t-il droit de disposer de son serf ? Oui, n'est-ce
pas ? Aussi vrai que je suis chrétien, au maître de commander, au serf d'obéir. Le serf doit donner sa vie pour son maître ; bien plus, il ne saurait désirer de meilleure, de plus belle
mort. Tu sais bien cela, Noiret, on te l'a cent fois répété. Eh bien ! sans toi, Berton aurait payé de sa personne. S'il ne t'avait pas eu pour racheter son corps, il serait mort à l'heure
qu'il est. Reprends donc courage, ami Noiret : en échange d'une mort belle et glorieuse, tu auras la compagnie des anges, et tu jouiras, pendant l'éternité, de la vue de Dieu
lui-même.
- Je le veux bien, Sire Renard, répondit Noiret, ce n'est pas la mort qui m'afflige et me révolte ; car après tout, je finirai comme les Croisés, et je suis
assuré, comme eux, d'une bonne soudée. Si je me désole, c'est pour les chapons mes bons amis, surtout pour ces chères et belles gelines que vous avez vues le long des haies, et qui seront un jour
mangées, sans le même profit pour leurs âmes. Allons ! n'y pensons plus. Mais donnez-moi du courage, Seigneur Renard, par exemple, vous feriez une bonne oeuvre si vous me disiez une petite
chanson pieuse pour m'aider à mieux gagner l'entrée du Paradis. J'oublierais qu'il me faut mourir, et j'en serais mieux reçu parmi les élus.
- N'est-ce que cela, Noiret ? reprend aussitôt Renard, eh ! que ne le disais-tu ! Par la foi que je dois à Hermeline, il ne sera pas dit que tu sois
refusé, écoute plutôt.
Renard se mit alors à entonner une chansonnette nouvelle, à laquelle Noiret semblait prendre grand plaisir. Mais comme il filait un trait prolongé, Noiret fait un
mouvement, s'échappe, bat des ailes, et gagne le haut d'un grand orme voisin. Renard le voit, veut l'arrêter mais il est déjà trop tard. Il se dresse sur le tronc de l'arbre, saute, et n'en peut
atteindre les rameaux.
- Ah ! Noiret, dit-il, cela n'est pas bien : je vois que vous m'avez vilainement gobé. Vous le voyez ?, dit Noiret, eh bien ! Tout à l'heure vous ne le voyiez pas. Possible,
en effet, que vous ayez eu tort de chanter, aussi, je ne vous demande pas de continuer le même air. Bonjour, Seigneur Renard ! allez vous reposer ; quand vous aurez bien dormi, vous
trouverez peut-être une autre proie !
Renard tout confus, ne sait que faire et que résoudre.
- Par sainte Anne ! dit-il, le proverbe est juste ; "beau chanter nuit ou ennuie". Et le vilain dit avec raison ; "entre la bouche et la cuiller il y a
souvent encombre". J'en ai fait l'épreuve. Caton a dit aussi ; "à beau manger peu de paroles". Pourquoi ne m'en suis-je pas souvenu !
Tout en s'éloignant, il murmurait encore :
- Mauvaise et sotte journée ! On dit que je suis habile, et que le bœuf ne saurait labourer comme je sais leurrer . Voilà pourtant un méchant coq qui me
donne une leçon de tromperie ! Puisse au moins la chose demeurer secrète, et ne pas aller jusqu'à la Cour ! C‘en serait fait de ma réputation.
Vos baffouilles