Comment Tybert prit les soudées de Renart,
Tout en chevauchant, Renard avise, au beau milieu de l'ornière qui bordait le bois, un fort collet
tendu dans une souche de chêne entr'ouverte. Comme il prenait garde à tout, il l'esquiva ; nais l'espoir lui sourit de voir Tybert moins heureux. Il s'approche de son nouvel homme d'armes et
lui jetant un ris :
- Je voudrais bien, mon cher Tybert, lui dit-il, éprouver
la force et l'agilité de votre cheval : sans doute on peut le recevoir dans les montres, mais je voudrai en être sûr. Voyez-vous cette ligne étroite qui longe le bois : élancez-vous
bride abattue droit devant vous ; l'épreuve sera décisive.
- Volontiers,
répond Tybert, qui soudain prend son élan et galope.
Mais arrivé devant le collet, il le reconnaît à temps recule de deux pas et passe rapidement à côté. Renard le suivit des yeux.
-Ah ! Tybert, votre cheval bronche, il ne garde pas la voie. Arrêtez-vous, et
recommençons !
Tybert, qui ne doutait plus de la trahison, ne fait pas de
difficulté. Il reprend du champ, pique des deux, arrive une seconde fois devant le collet, et saute une seconde fois par-dessus avec la même légèreté. Renard comprend que sa malice est
découverte ; mais sans se déconcerter :
- Vraiment, Tybert, j'avais trop
bien jugé de votre cheval : il vaut moins que je ne pensais ; il se cabre, il se détourne, il ne sera pas reçu par le maréchal de mon ost, et vous n'en tirerez pas un grand prix.
Tybert s'excuse du mieux qu'il peut ; mais pendant qu'il offre de faire un troisième essai, voilà deux mâtins qui accourent à toutes jambes et donnent des voix en apercevant Renard.
Celui-ci, dans son trouble, oublie le collet dont il se rapproche pour se perdre dans le bois ; mais Tybert, moins effrayé, saisit l'occasion, et simulant une égale terreur, se jette sur
Renard qui, pour se retenir, avance le pied gauche justement sur le collet. La clef qui tendait le piége tombe, la large fente se referme, et c'est messire Renard qui se trouve pris. Voilà Tybert
au comble de ses voeux ; car il croit être bien sûr que son compagnon ne s'en tirera pas :
- Demeurez, lui dit-il ; demeurez, mon seigneur Renard ; ne vous inquiétez pas de moi, je saurai me réfugier en
lieu sûr. Mais ne l'oubliez pas une autre fois : à trompeur, trompeur et demi ; ce n'est pas à Tybert que Renard doit se prendre.
Disant ces mots il s'éloigne, car déjà les chiens étaient acharnés sur Renard. Averti par leurs abois, le vilain accourt qui avait disposé le collet. Il lève sa lourde hache : qu'on juge de
l'épouvante de Renard ! Jamais il n'avait vu la mort de si près. Par bonheur, la hache tombe à faux, rouvre le piége, et Renard, délivré par celui qui devait le tuer, prend le large,
disparaît dans la forêt sans que les cris du vilain, le glapissement désespéré des chiens soient capables de lui faire tourner la tête. Vainement est-il poursuivi ; il sait leur donner le
change et quand il fut délivré de ce danger extrême, il s'étend presque inanimé sur le revers d'un chemin perdu. Peu à peu la douleur des blessures dont il était couvert lui fait reprendre ses
esprits : il s'étonne d'avoir pu si longtemps courir, et tout en léchant ses plaies, en étanchant le sang qui en sortait, il se rappelle avec épouvante et dépit la coignée du vilain, le
mauvais tour et les railleries de Tybert.

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