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Lundi 3 décembre 2007



Comment Berton le Maire fut trompé par Renart,

et comment Renart fut trompé par Noiret.


Pierre, qui vint au monde à Saint-Cloud, cédant au désir de ses amis, a longtemps veillé pour mettre en vers plusieurs joyeux tours de Renard, ce méchant nain dont tant de bonnes âmes ont eu droit de se plaindre. Si l'on veut faire un peu silence, on pourra trouver ici matière à plus d'un bon enseignement. C'était au mois de mai, temps où monte la fleur sur l'aubépine, où les bois, les prés reverdissent, où les oiseaux disent, nuit et jour, chansons nouvelles. Renard seul n'avait pas toutes ses joies, même dans son château de Maupertuis : il était à la fin de ses ressources ; déjà sa famille, n'ayant plus rien à mettre sous la dent, poussait des cris lamentables, et sa chère Hermeline, nouvellement relevée, était surtout épuisée de besoin. Il se résigna donc à quitter cette retraite ; il partit, en jurant sur les saintes reliques de ne pas revenir sans rapporter au logis d'abondantes provisions.
Il entre dans le bois, laissant à gauche la route frayée ; car les chemins n'ont pas été faits pour son usage. Après mille et mille détours, il descend enfin dans la prairie.
- Ah ! sainte Marie ! dit-il alors, où trouver jamais lieux plus agréables ! C'est le Paradis terrestre ou peu s'en faut : des eaux, des fleurs, des bois, des monts et des prairies. Heureux qui pourrait vivre ici de sa pleine vie, avec une chasse toujours abondante et facile ! Mais les champs les plus verts, les fleurs les plus odorantes n'empêchent pas ce proverbe d'être vrai ; "le besoin fait vielles trotter".
 Renard, en poussant un long gémissement, se remit à la voie. La faim, qui chasse le loup hors du bois, lui donnait des jambes. Il descend, il monte, il épie de tous côtés si d'aventure quelque oiseau, quelque lapin ne vient pas à sa portée. Un sentier conduisait à la ferme voisine ; Renard le suit, résolu de visiter les lieux à ses risques et périls. Le voilà devant la clôture : mais tout en suivant les détours de haies et de sureaux, il dit une oraison pour que Dieu le garde de malencontre, et lui envoie de quoi rendre la joie à sa femme et à toute sa famille.
 Avant d'aller plus loin, il est bon de vous dire que la ferme était au vilain le plus aisé qu'on pût trouver d'ici jusqu'à Troies (j'entends Troies la petite, celle où ne régna jamais le roi Priam). La maison était abondamment pourvue de tout ce qu'il est possible de désirer à la campagne : bœufs et vaches, brebis et moutons ; des gelines, des chapons, des oeufs, du fromage et du lait. Heureux Renard, s'il peut trouver le moyen d'y entrer !
Mais c'était là le difficile. La maison, la cour et les jardins, tout était fermé de pieux longs, aigus et solides, protégés eux-mêmes par un fossé rempli d'eau. Je n'ai pas besoin d'ajouter que les jardins étaient ombragés d'arbres chargés des plus beaux fruits ; ce n'était pas là ce qui éveillait l'attention de Renard.
Le vilain avait nom Bertaud ou Berton le Maire ; homme assez peu subtil, très-avare et surtout désireux d'accroître sa chevance. Plutôt que de manger une de ses gelines, il eût laissé couper ses grenons, et jamais aucun de ses nombreux chapons n'avait couru le danger d'entrer dans sa marmite. Mais il en envoyait chaque semaine un certain nombre au marché. Pour Renard il avait des idées toutes différentes sur le bon usage des chapons et des gelines ; et s'il entre dans la ferme, on peut être sûr qu'il voudra juger par lui-même du goût plus ou moins exquis de ces belles pensionnaires.
De bonheur pour lui, Berton était, ce jour-là, seul à la maison. Sa femme venait de partir pour aller vendre son fil à la ville, et les garçons étaient dispersés dans les champs, chacun à son ouvrage. Renard, parvenu au pied des haies par un étroit sentier qui séparait deux blés, aperçut tout d'abord, en plein soleil, nombre chapons, et Noiret tout au milieu, clignant les yeux d'un air indolent, tandis que près de lui, gelines et poussins grattaient à qui mieux mieux la paille amassée derrière un buisson d'épines. Quel irritant aiguillon pour la faim qui le tourmentait ! Mais ici l'adresse et l'invention servaient de peu : il va, vient, fait et refait le tour des haies, nulle part la moindre trouée. A la fin, cependant, il remarque un pieu moins solidement tenu et comme pourri de vieillesse, près d'un sillon qui servait à l'écoulement des eaux grossies par les pluies d'orage. Il s'élance, franchit le ruisseau, se coule dans la haie, s'arrête, et déjà ses barbes frissonnent de plaisir à l'idée de la chair savoureuse d'un gros chapon qu'il avise. Immobile, aplati sous une tige épineuse, il guette le moment, il écoute. Cependant Noiret, dans toutes les joies de la confiance, se carre dans le jardin, appelle ses gelines, les flatte ou les gourmande, et se rapprochant de l'endroit où Renard se tient caché, il y commence à gratter. Tout à coup Renard paraît et s'élance ; il croit le saisir, mais il manque son coup. Noiret se jette vivement de côté, vole, saute et court en poussant des cris de détresse. Berton l'entend ; il sort du logis, cherche d'où vient le tumulte, et reconnaît bientôt le goupil à la poursuite de son coq. 
-     Ah ! c'est vous, maître larron ! vous allez avoir affaire à moi. 
Il rentre alors à la maison, pour prendre non pas une arme tranchante (il sait qu'un vilain n'a pas droit d'en faire usage contre une bête fauve), mais un filet enfumé, tressé je crois par le diable, tant le réseau en était habilement travaillé. C'est ainsi qu'il compte prendre le malfaiteur. Renard voit le danger et se blottit sous une grosse tête de chou Berton, qui n'avait chassé ni volé de sa vie, se contente d'étendre les rets en travers sur la plate-bande, en criant le plus haut qu'il peut, pour mieux effrayer Renard
Ah ! le voleur, ah ! le glouton ! nous le tenons enfin !
Et ce disant, il frappait d'un bâton sur les choux, si bien que Renard, ainsi traqué, prend le parti de sauter d'un grand élan ; mais où  ? en plein filet. Sa position devient de plus en plus mauvaise : le réseau le serre, l'enveloppe ; il est pris par les pieds, par le ventre, par le cou. Plus il se démène, plus il s'enlace et s'entortille. Le vilain jouit de son supplice :
 -     Ah ! Renard, ton jugement est rendu, te voilà condamné sans rémission.
Et pour commencer la justice, Berton lève le pied qu'il vient poser sur la gorge du prisonnier. Renard prend son temps ; il saisit le talon, serre les dents, et les cris aigus de Berton lui servent de première vengeance. La douleur de la morsure fut même assez grande pour faire tomber le vilain sans connaissance ; mais revenu bientôt à lui, il fait de grands efforts pour se dégager ; il lève les poings, frappe sur le dos, les oreilles et le cou de Renard qui se défend comme il peut sans pour cela desserrer les dents. Il fait plus : d'un mouvement habile, il arrête au passage la main droite de Berton, qu'il réunit au talon déjà conquis. Pauvre Berton, que venois-tu faire contre Renard ! Pourquoi ne pas lui avoir laissé coq, chapons et gelines ! N'était-ce pas assez de l'avoir pris au filet ?  "Tant gratte la chêvre, que mal agis",c'est un sage proverbe dont tu aurais bien dû te souvenir plus tôt.,c'est un sage proverbe dont tu aurais bien dû te souvenir plus tôt.
Ainsi devenu maître du talon et du pied, Renard change de gamme, et prenant les airs vainqueurs :
- Par la foi que j'ai donnée à ma mie, tu es un vilain-mort. Ne compte pas te racheter ; je n'en prendrais pas le trésor de l'empereur ; tu es là mieux enfermé que Charlemagne ne l'était dans Lançon.
Rien ne peut alors se comparer à l'effroi, au désespoir du vilain. Il pleure des yeux, il soupire du cœurs, il crie merci du ton le plus pitoyable.
- Ah ! pitié, sire Renard, pitié au nom de Dieu ! Ordonnez, dites ce que vous attendez de moi, j'obéirai ; voulez-vous me recevoir pour votre homme, le reste de ma vie ? Voulez-vous....
- Non, vilain, je ne veux rien : tout à l'heure tu m'accablais d'injures, tu jurais de n'avoir de moi merci : c'est mon tour à présent ; par saint Paul ! c'est toi dont on va faire justice, méchant larron ! je te tiens et je te garde, j'en prends à témoin saint Julien, qui te punira de m'avoir si mal molesté.
- Monseigneur Renard, reprend le vilain en sanglotant, soyez envers moi miséricordieux : ne me faites pas du pis que vous pourriez. Je le sais, j'ai mépris envers vous, je m'en accuse humblement. Décidez de l'amende et je l'acquitterai. Recevez-moi comme votre homme, comme votre serf ; prenez ma femme et tout ce qui m'appartient. La composition n'en vaut-elle la peine ? Dans mon logis, vous trouverez tout à souhait, tout est à vous : je n'aurai jamais pièce dont vous ne receviez la dîme ; n'est-ce rien que d'avoir à son service un homme qui peut disposer de tant de choses ! 
Il faut le dire ici, à l'éloge de damp Renard, quand il entendit le vilain prier et pleurer pour avoir voulu défendre son coq, il se sentit ému d'une douce pitié.
- Allons ; vilain, lui dit-il, tais-toi, ne pleure plus. Cette fois on pourra te pardonner ; mais que jamais tu n'y reviennes, car alors je ne veux revoir ni ma femme ni mes enfants si tu échappes à ma justice. Avant de retirer ta main et ton pied, tu vas prendre l'engagement de ne rien faire jamais contre moi. Puis, aussitôt lâché, tu feras acte d'hommage et mettras en abandon tout ce que tu possèdes.
- Je m'y accorde de grand cœurs, dit le vilain, et le Saint-Esprit me soit garant que je serai trouvé loyal en toute occasion.
Berton parlait sincèrement ; car au fond, malgré son avarice, il était prud'homme ; on pouvait croire en lui comme en un prêtre.
-     J'ai, lui dit Renard, confiance en toi ; je sais que tu as renom de prud’homie. 
Il lui rend alors la liberté, et le premier usage que Berton en fait, c'est de se jeter aux genoux de Renard, d'arroser sa pelisse de ses larmes, d'étendre la main délivrée vers le moutier le plus voisin, en prononçant le serment de l'hommage dans la forme accoutumée. 
- Maintenant , dit Renard, et avant tout, débarrasse-moi de ton odieux filet.
Le vilain obéit. Renard est redevenu libre.
 - Puisque tu es désormais tenu de faire mon bon vouloir, je vais sur-le-champ te mettre à l'épreuve. Tu sais ce beau Noiret que j ai guetté toute la journée, il faut que tu me l'apportes ; je mets à ce prix mon amitié pour toi et ton affranchissement de l'hommage que tu as prononcé.
- Ah ! Monseigneur, répondit Berton, pourquoi ne demandez-vous pas mieux  ? Mon coq est dur et coriace, il a plus de deux ans. Je vous propose en échange trois tendres poulets, dont les chairs et les os seront assurément moins indignes de vous.
- Non, bel ami, reprend Renard, je n'ai cure de tes poulets ; garde-les et vas me chercher le coq.
Le vilain gémit, ne répondit pas, s'éloigna, courut à Noiret, le chassa, l'atteignit, et le ramenant devant Renard :
- Voilà, sire, le Noiret que vous désirez : mais, par saint Mandé, je vous aurais donné plus volontiers mes deux meilleurs chapons. J'aimais beaucoup Noiret : il n'y eut jamais coq plus empressé, plus vigilant auprès de mes gelines ; en revanche, il en était vivement chéri. Mais vous l'avez voulu, monseigneur, je vous le présente.
- C'est bien, Berton, je suis content, et pour le prouver, je te tiens quitte de ton hommage.
- Grand merci, Seigneur Renard, Dieu vous le rende et madame Sainte Marie !
 Berton s'éloigne, et Renart, tenant Noiret entre ses dents, prend le chemin de Maupertuis, joyeux de penser qu'il pourra bientôt partager avec Hermeline, sa bien-aimée, la chair et les os de la pauvre bête. Mais il ne sait pas ce qui lui pend encore à l’œil. En passant sous une voûte qui traversait le chemin d'un autre village, il entend le coq gémir et se plaindre. Renard, assez tendre ce jour-là, lui demande bonnement ce qu'il a tant à pleurer.
- Vous le savez bien, dit le coq ; maudite l'heure où je suis né ! dois-je être ainsi payé de mes services auprès de ce Berton, le plus ingrat des vilains !
- Pour cela, Noiret, dit Renard, tu as tort, et tu devrais montrer plus de courage. Écoute-moi un peu, mon bon Noiret. Le seigneur a-t-il droit de disposer de son serf ? Oui, n'est-ce pas ? Aussi vrai que je suis chrétien, au maître de commander, au serf d'obéir. Le serf doit donner sa vie pour son maître ; bien plus, il ne saurait désirer de meilleure, de plus belle mort. Tu sais bien cela, Noiret, on te l'a cent fois répété. Eh bien  ! sans toi, Berton aurait payé de sa personne : s'il ne t'avait pas eu pour racheter son corps, il serait mort à l'heure qu'il est. Reprends donc courage, ami Noiret : en échange d'une mort belle et glorieuse, tu auras la compagnie des anges, et tu jouiras, pendant l'éternité, de la vue de Dieu lui-même.
- Je le veux bien, sire Renard, répondit Noiret, ce n'est pas la mort qui m'afflige et me révolte ; car après tout, je finirai comme les Croisés, et je suis assuré, comme eux, d'une bonne soudée. Si je me désole, c'est pour les chapons mes bons amis, surtout pour ces chères et belles gelines que vous avez vues le long des haies, et qui seront un jour mangées, sans le même profit pour leurs âmes. Allons ! n'y pensons plus. Mais donnez-moi du courage, damp Renard ; par exemple, vous feriez une bonne oeuvre si vous me disiez une petite chanson pieuse pour m'aider à mieux gagner l'entrée du Paradis. J'oublierais qu'il me faut mourir, et j'en serais mieux reçu parmi les élus.
- N'est-ce que cela, Noiret ? reprend aussitôt Renard, eh ! que ne le disais-tu ! Par la foi que je dois à Hermeline, il ne sera pas dit que tu sois refusé ; écoute plutôt.
Renard se mit alors à entonner une chansonnette nouvelle, à laquelle Noiret semblait prendre grand plaisir. Mais comme il filait un trait prolongé, Noiret fait un mouvement, s'échappe, bat des ailes, et gagne le haut d'un grand orme voisin. Renard le voit, veut l'arrêter : il est déjà trop tard. Il se dresse sur le tronc de l'arbre, saute, et n'en peut atteindre les rameaux.
- Ah ! Noiret, dit-il, cela n'est pas bien : je vois que vous m'avez vilainement gobé.
- Vous le voyez ?, dit Noiret, eh bien ! tout à l'heure vous ne le voyiez pas. Possible, en effet, que vous ayez eu tort de chanter ; aussi, je ne vous demande pas de continuer le même air. Bonjour, damp Renard ! allez vous reposer ; quand vous aurez bien dormi, vous trouverez peut-être une autre proie !
Renard tout confus, ne sait que faire et que résoudre.
- Par sainte Anne ! dit-il, le proverbe est juste : "beau chanter nuit ou ennuie", et le vilain dit avec raison ; "entre la bouche et la cuiller il y a souvent encombre". J'en ai fait l'épreuve. Caton a dit aussi : "à beau manger peu de paroles". Pourquoi ne m'en suis-je pas souvenu !?
Tout en s'éloignant, il murmurait encore :
- Mauvaise et sotte journée ! On dit que je suis habile, et que le bœuf ne saurait labourer comme je sais leurrer ; voilà pourtant un méchant coq qui me donne une leçon de tromperie ! Puisse au moins la chose demeurer secrète, et ne pas aller jusqu'à la Cour ! C‘en serait fait de ma réputation.
par Spectre publié dans : Le cercle des poètes disparuts communauté : Littérature Jeunesse
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Lundi 22 octobre 2007
Comment Renard fit la rencontre des Marchands de poisson,
et comment il eut sa part des harengs et des anguilles.




 
Renard, on le voit, avait parfois le temps compté et ses entreprises n'étaient pas toutes également heureuses. Quand le doux temps de l'été faisait place au rigoureux hiver, il était souvent à bout de provisions et il n'avait rien à donner, rien à dépendre de ses réserves et les usuriers lui faisaient défaut car il ne trouvait plus de crédit chez les marchands. Un de ces tristes jours de profonde disette, il sortit de Maupertuis déterminé à n'y rentrer que les poches pleines. D'abord il se glisse entre la rivière et le bois dans une jonchère, et quand il est las de ses vaines recherches, il approche du chemin puis s'accroupit dans une ornière, tendant le cou d'un et d'autre côté. Mais rien encore se présente. Dans l'espoir d’une meilleure chance, il va se placer devant une haie, sur l’autre versant du chemin. Enfin il entend un mouvement de roues. C'était des marchands qui revenaient des bords de la mer, ramenant des harengs frais, dont, grâce au vent de bise qui avait soufflé toute la semaine, ils avaient fait une pêche abondante et leurs paniers pliaient sous le poids des anguilles et des lamproies qu'ils avaient encore achetées, chemin faisant.
A la distance d'une portée d'arc, Renard reconnut aisément les lamproies et les anguilles. Son plan est bientôt fait ; Il rampe sans être aperçu jusqu'au milieu du chemin, s'étend et se vautre, jambes écartées, dents rechignées, la langue pantelante, sans mouvement et sans haleine. La voiture avançait  et l’un des marchands vit son corps immobile et appela son compagnon :
- Je ne me trompe pas, c'est un goupil ou un blaireau.
- C'est un renard, dit 1'autre, descendons et emparons-nous-en, et surtout qu'il ne nous échappe pas.
 
Alors ils arrêtent le cheval, vont à Renard, le poussent du pied, le pincent et le tirent ; et comme ils le voient immobile, ils ne doutent pas qu'il ne soit mort.
- Nous n'avions pas besoin d'user de grande adresse ; mais que peut valoir sa fourrure ?
- Quatre livres, dit l'un.
- Disons cinq, reprend l'autre, et pour le moins ; voyez sa gorge, comme elle est blanche et fournie !
- C’est la bonne saison. Jetons-le sur la charrette."
 
Ainsi dit, ainsi fait. On le saisit par les pieds, on le lance entre les paniers, et la voiture se remet en mouvement. Pendant qu'ils se félicitent de leur trouvaille et qu'ils se promettent de découdre, en arrivant, la robe de Renard, celui-ci ne s'en inquiète guère. Il sait qu'entre faire et dire il y a souvent un long trajet. Sans perdre de temps, il étend la patte sur le bord d'un panier, se dresse doucement, pousse la couverture et tire à lui deux douzaines des plus beaux harengs. Ce fut pour, avant tout, la grosse faim qui le travaillait. D'ailleurs il ne se pressa pas, peut-être même eut-il le loisir de regretter l'absence de sel ; mais il n'avait pas intention de se contenter de si peu. Dans le panier voisin frétillaient les anguilles : il en attira vers lui cinq à six des plus belles mais la difficulté était de les emporter, car il n'avait plus faim. Que fait-il ? Il aperçoit dans la charrette une botte de ces ardillons d'osier qui servent à embrocher les poissons : il en prend deux ou trois, les passe dans la tête des anguilles, puis se roule de façon à former de ces ardillons une triple ceinture, dont il rapproche les extrémités en tresse. Il s'agissait maintenant de quitter la voiture ; ce fut un jeu pour lui. Il attendit seulement qu’une ornière se présente pour se laisser glisser sans bruit et sans risque de laisser après lui les anguilles.
Et cela fait, il eut regret d'épargner un brocart aux voituriers.
- Dieu vous maintienne en joie, beaux vendeurs de poisson !, leur cria-t-il,  j'ai fait avec vous un partage de frère. J'ai mangé vos plus gros harengs et j'emporte vos meilleures anguilles ; mais je laisse le plus grand nombre.
 
Quelle ne fut pas alors la surprise des marchands ! Ils crièrent «: « Au Goupil, au Goupil ! » mais le goupil ne les redoutait guères. Il avait les meilleures jambes.
- Fâcheux contre-temps !, dirent-ils, et quelle perte pour nous, au lieu du profit que nous pensions tirer de ce maudit animal ! Voyez comme il a dégagé nos paniers ; puisse-t-il en crever au moins d'indigestion !"
- Tant qu'il vous plaira, dit Renard, je ne crains ni vous ni vos souhaits.
 
Puis il reprit tranquillement le chemin de Maupertuis. Hermeline, la bonne et sage dame, l'attendait à l'entrée ; ses deux fils, Malebranche et Percehaye, le reçurent avec tout le respect qui lui  était du, et quand on vit ce qu'il rapportait, ce fut une joie et des embrassements sans fin.
- A table ! s'écria-t-il, que l'on ait soin de bien fermer les portes, et que personne ne s'avise de nous déranger.
par Spectre publié dans : Le cercle des poètes disparuts communauté : Littérature Jeunesse
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